Sous les déodars
(Under the Deodars, 1888)

Table des matières
Une comédie au bord de la route
A Wayside Comedy

Car toutes choses ont leur temps et leurs moments favorables ; et c'est Une grande misère à l'homme.
Ecclésiaste, VIII, 6.


Le destin et le gouvernement de l'Inde ont fait de la station de Kashima une prison ; et comme il n'y a pas de remède pour les infortunés qui s'y trouvent à cette heure en proie aux tourments, j'écris ce récit, dans l'espoir qu'il touche le gouvernement de l'Inde et le pousse à disperser aux quatre vents la population européenne de ladite station.

Kashima est encerclé par les crêtes hérissées des monts Dosheri. Au printemps, c'est un flamboiement de roses ; en été les roses meurent et les vents brûlants soufflent des monts ; en automne les brouillards blanchâtres sortent des marais et recouvrent le lieu comme ferait de l'eau, et en hiver les gelées grillent toutes les jeunes pousses jusqu'à ras du sol. Kashima n'offre qu'un aspect : une étendue parfaitement monotone de prés et de terre arable, qui s'en va rejoindre la brousse gris-bleu des monts Dosheri.

Les seules distractions y sont la chasse à la bécasse et celle au tigre ; mais les tigres ont été depuis longtemps expulsés de leurs antres caverneux, et la bécasse ne se montre qu'une fois par an. La station la plus proche — à cent quarante-trois milles par la route — est Narkarra. Mais Kashima ne va jamais à Narkarra, où il y a au moins douze Anglais. Il reste confiné dans le cercle des monts Dosheri.

Tout Kashima absout Mme Vansuythen de la moindre intention malfaisante ; mais tout Kashima sait aussi qu'elle, et elle seule, lui valut ses maux.

Boulte l'ingénieur, Mme Boulte et le capitaine Kurrell le savent. Ils forment la population anglaise de Kashima, si l'on excepte le major Vansuythen, qui ne compte absolument pas, et Mme Vansuythen, qui est la plus importante de tous.

Il faudra vous rappeler, même si vous ne le comprenez pas, que toutes les lois perdent leur force dans une petite communauté isolée où il n'y a pas d'opinion publique. Si les Israélites n'avaient été qu'un campement de Bédouins de dix tentes, leur chef ne se serait jamais donné la peine de faire l'ascension d'une montagne pour lui rapporter l'édition lithographiée du décalogue, ce qui eût évité beaucoup de complications. Quand un homme est absolument seul dans un poste, il court grand risque de prendre de mauvaises habitudes. Ce risque se multiplie par chaque nouveau membre de la population, jusqu'au chiffre de douze — qui est celui du jury. Au delà commence la crainte, avec la réserve qui s'ensuit, et les actes humains prennent une allure moins dérisoirement chaotique.

Une paix profonde régna dans Kashima jusqu'à la venue de Mme Vansuythen C'était une charmante femme, là-dessus l'opinion est unanime en tous lieux ; et elle charmait tout le monde. En dépit et peut-être à cause de cela, et par la perfide malignité du sort, elle ne se souciait que d'un homme, lequel était le major Vansuythen. Eût-elle été laide ou bête, Kashima aurait compris la chose. Mais c'était une jolie femme, avec de limpides yeux gris, de la nuance d'un lac que n'a pas encore effleuré la lumière du soleil. De tous ceux qui voyaient ces yeux, nul ne pouvait ensuite dire comment était faite la femme. On restait ébloui par ces yeux. Ses rivales disaient d'elle : « Elle n'est pas mal, mais elle se fait tort en affectant trop de sérieux. » Et pourtant son sérieux était naturel. Elle ignorait presque le sourire. Elle ne faisait que passer dans la vie, en regardant les autres passants ; et les femmes y trouvaient à redire, tandis que le hommes se prosternaient et l'adoraient.

Elle sait et elle regrette profondément le mal qu'elle a fait à Kashima, mais le major Vansuythen n'arrive pas à comprendre pourquoi Mme Boulte ne tombe plus chez lui à l'improviste pour le thé de l'après-midi au moins trois fois par semaine.

— Quand il n'y a que deux femmes dans une station, elles devraient se voir beaucoup, déclare le major.

Bien longtemps avant que Mme Vansuythen surgît de ces lieux lointains où il existe société et distraction, Kurrell avait découvert que Mme Boulte était pour lui la seule femme au monde... Et on n'ose les condamner. Kashima était aussi éloigné du monde que le ciel ou son opposé, et les monts Dosheri gardaient bien leur secret. Boulte n'avait rien à voir dans l'affaire. Lorsqu'il partait au camp, il y restait chaque fois une quinzaine. C'était un homme rude et épais, et pas plus Mme Boulte que Kurrell ne le plaignaient. Ils possédaient à eux seuls, rien qu'à eux deux, tout Kashima et leur société mutuelle ; et Kashima était en ce temps-là le jardin d'Éden. Quand Boulte rentrait de ses absences, il donnait une grande tape dans le dos à Kurrell en l'appelant « ma vieille », et le trio dînait ensemble. Kashima était encore dans le bonheur, et le châtiment de Dieu en paraissait presque aussi éloigné que Narkarra ou la voie ferrée qui s'en va jusqu'à la mer, Mais le gouvernement qui est le serviteur du destin, envoya à Kashima le major Vansuythen, et sa femme l'accompagnait.

L'étiquette de Kashima est à peu de chose près celle d'une île déserte. Quand un étranger y fait naufrage, tout le monde descend au rivage pour lui souhaiter la bienvenue. Kashima se réunit sur la terrasse maçonnée qui borde la route de Narkarra, et offrit le thé aux Vansuythen. Cette cérémonie valait une visite dans les règles, et leur conférait la franchise de la station avec ses droits et privilèges. Quand ils furent installés, ils invitèrent tout Kashima à une petite pendaison de crémaillère ; et cela donna à tout Kashima la franchise de leur demeure, suivant les us immémoriaux de la Station.

Puis vinrent les pluies ; on n'allait plus au camp ; la route de Narkarra fut emportée par la rivière Kasun, et dans les prés en cuvette de Kashima le bétail avait de l'eau jusqu'aux genoux. Les nuages descendirent des monts Dosheri et recouvrirent tout.

À la fin des pluies, Boulte changea complètement de manière d'être envers sa femme et lui témoigna une affection démonstrative. Ils étaient mariés depuis douze ans, et cette transformation surprit beaucoup Mme Boulte ; elle détestait son mari, comme il sied à une femme qui n'a reçu de son conjoint que de la bonté et qui, malgré cette bonté, lui a fait grande injure. D'ailleurs elle avait ses soucis personnels — la surveillance à exercer sur son bien propre, c'est-à-dire Kurrell. Pendant deux mois les nuages pluvieux avaient caché les monts Dosheri, ainsi que beaucoup d'autres choses ; quand ils se dissipèrent, Mme Boulte découvrit que cet homme par excellence, son Ted, — car elle l'appelait Ted, naguère, lorsque Boulte n'était pas là, — s'apprêtait à rompre les liens de son servage.

« La Vansuythen l'aura capté », se dit Mme Boulte. Et quand Boulte s'absentait, cette idée la faisait pleurer, en dépit des protestations excessives de Ted. À Kashima, la tristesse est aussi favorisée que l'amour, en ce sens que rien ne vient l'affaiblir si ce n'est le cours du temps. Mme Boulte n'avait jamais fait part à Kurrell de son doute, car elle manquait de preuves, et son caractère exigeait qu'elle fût tout à fait sûre avant de faire un pas dans un sens quelconque. C'est là qu'il faut chercher la raison de sa conduite ultérieure.

Un soir qu'il venait de rentrer au logis, Boulte s'adossa au chambranle de la porte du salon, en mâchonnant sa moustache. Mme Boulte s'occupait à disposer des fleurs dans un vase. Il y a un semblant de civilisation même à Kashima.

— Petite fille, dit tranquillement Boulte, m'aimes-tu ?

— Énormément dit-elle avec un rire. Peux-tu le demander ?

— Je parle sérieusement, reprit Boulte. M'aimes-tu ?

Mme Boulte lâcha ses fleurs, et lui fit face vivement :

— Tu veux une réponse sincère ?

— Ou... i. C'est cela que je te demande.

Mme Boulte parla pendant cinq minutes, d'une voix basse et sans inflexions, mais très distincte, afin qu'il n'y eût pas à se méprendre sur ses paroles. Quand Samson renversa les colonnes de Gaza, son acte fut de peu d'importance, et hors de parallèle avec la subversion délibérée de son intérieur que cette femme fit tomber sur sa tête. Avec toute sa prudence, Mme Boulte n'avait pas d'amie pour la conseiller, pour lui retenir la main. Elle frappa Boulte au cœur, parce que son cœur à elle était bourrelé de doute à l'égard de Kurrell, et harassé par la longueur de sa surveillance solitaire au cours de la saison des pluies. Il n'y avait ni plan ni but dans ses paroles. Ses phrases se construisaient d'elles-mêmes ; et Boulte l'écoutait, les mains dans les poches, adossé au chambranle de la porte. Quand tout fut sorti, et que Mme Boulte, la respiration embarrassée, s'apprêta à fondre en larmes, il se mit à rire et fixa les yeux droit devant lui sur les monts Dosheri.

— Est-ce tout ? fit-il. Merci, je ne demandais qu'à savoir, pas vrai ?

— Qu'allez-vous faire ? dit l'autre, parmi ses sanglots.

— Ce que je vais faire ! Mais rien. Qu'est-ce que je pourrais faire ? Tuer Kurrell ? vous renvoyer en Angleterre ? demander un congé pour divorcer ? Il y a deux jours de cheval d'ici à Narkarra.

Il rit de nouveau, et reprit :

— Je vais vous dire ce que vous pouvez faire. Vous pouvez inviter Kurrell à dîner pour demain... non, pour jeudi, cela lui donnera le temps de faire ses malles... et vous pourrez décamper avec lui. Je vous donne ma parole que je ne vous poursuivrai pas.

Il prit son casque et sortit de la pièce. Mme Boulte resta dans un fauteuil, jusqu'au moment où la clarté de la lune se découpa sur le parquet, à réfléchir et réfléchir sans fin, Elle avait fait de son mieux sous l'inspiration du moment pour jeter bas la maison. ; mais celle-ci se refusait à tomber. De plus elle n'arrivait pas à comprendre son mari, et elle avait peur. Puis la folie de sa confession inutile lui apparut, et elle eut honte d'écrire à Kurrell pour lui dire : « J'ai eu une minute d'aberration et j'ai tout avoué. Mon mari dit que je suis libre de me faire enlever par toi. Tiens des chevaux prêts pour jeudi, et nous fuirons après le dîner. » Il y avait dans ce style une apparence de sang-froid qui lui répugnait. Aussi resta-t-elle tranquillement assise dans sa maison, à réfléchir.

Vers l'heure du dîner Boulte rentra de sa promenade, pâle, défait, hagard, et sa femme fut touchée de sa détresse. Comme la soirée s'avançait, elle émit une parole de regret, quelque chose qui ressemblait à du repentir. Boulte sortit de sa sombre méditation et répliqua :

— Oh ! quant à vos regrets ! Ce n'est pas ce qui me préoccupe. À propos, qu'est-ce que dit Kurrell de cet enlèvement ?

— Je ne l'ai pas vu, répondit Mme Boulte. Mon Dieu ! ne me direz-vous rien d'autre ?

Mais Boulte ne l'écoutait plus, et elle acheva sa phrase dans un sanglot.

La journée du lendemain n'apporta aucun soulagement à Mme Boulte ; Kurrell ne parut pas, et elle ne se vit pas plus proche de la nouvelle vie que, dans les cinq minutes de folie de la soirée précédente, elle avait espéré d'édifier sur les ruines de l'ancienne.

Boulte avala son déjeuner, lui rappela de faire donner à manger dans la véranda à son poney arabe à elle, et sortit. La matinée passa, et à midi la tension devint insupportable. Mme Boulte ne pouvait pleurer. Elle avait épuisé tous ses pleurs dans la nuit, et à présent elle ne voulait plus rester seule. Peut-être la Vansuythen consentirait-elle à causer avec elle ; et comme causer soulage le cœur, peut-être y avait-il quelque réconfort à attendre de sa compagnie. Elle était la seule autre femme de la station.

À Kashima il n'y a pas d'heures réglementaires pour les visites. Chacun se présente chez le voisin à sa fantaisie. Mme Boulte mit un vaste chapeau de paille et passa chez les Vansuythen, sous couleur d'emprunter le Queen1. Les deux installations se touchaient, et au lieu de remonter l'avenue, elle traversa la brèche de la haie de cactus, et pénétra dans la maison par les dépendances. Comme elle traversait la salle à manger, elle entendit, par derrière la tenture garnissant la porte du salon, la voix de son mari, qui disait :

— Oui, sur mon honneur ! Sur mon âme et mon honneur, je vous affirme qu'elle ne m'aime plus. Elle me l'a avoué hier soir. Je vous l'aurais conté tout de suite, si Vansuythen n'eût été avec vous. Si c'est à cause d'elle que vous ne voulez rien entendre de moi, vous pouvez vous tranquilliser. C'est Kurrell...

— Hé quoi ! fit Mme Vansuythen, avec un petit rire spasmodique. Kurrell ! Oh ! c'est impossible ! Il doit y avoir entre vous deux quelque affreux malentendu. Peut-être aurez-vous perdu patience, ou mal compris, ou autre chose. Cela ne peut être aussi grave que vous le dites.

Mme Vansuythen avait changé ses batteries pour éluder les instances de son interlocuteur, et elle faisait tous ses efforts pour l'amener à un compromis.

— Sûrement ce n'est qu'un malentendu, insista-t-elle, et tout peut se réparer.

Il eut un rire amer. Elle reprit :

— Ce ne peut être le capitaine Kurrell ! Il m'a dit, monsieur Boulte, que votre femme ne lui avait jamais inspiré la moindre affection. Oh ! écoutez moi ! Il a dit que non. Il a juré que non.

La tenture se souleva, et l'entrée d'une petite femme mince, avec de grands cernes autour des yeux, coupa court au dialogue. Mme Vansuythen se dressa, interloquée.

— Qu'est-ce que vous disiez ? interrogea Mme Boulte. Peu importe la présence de cet homme. Qu'est-ce que Ted vous a dit ? Hein, qu'est-ce qu'il vous a dit ? Qu'est-ce qu'il vous a donc dit ?

Excédée par cette insistance, et ne sachant que répondre, Mme Vansuythen se laissa aller sur le canapé.

— Il a dit... je ne puis me rappeler exactement ses termes... mais j'ai compris qu'il disait... c'est-à-dire... Mais en vérité, madame Boulte, votre question est plutôt singulière.

— Voulez-vous me dire ce qu'il vous a dit ? répétait Mme Boulte.

Un tigre même prend la fuite devant une ourse que l'on a dépouillée de ses petits ; et Mme Vansuythen n'était rien qu'une femme ordinaire et sans malice.

Quasi éperdue, elle commença :

— Eh bien, il a dit qu'il n'avait jamais eu pour vous aucune affection, et que d'ailleurs il n'avait pas la moindre raison d'en avoir, et... et... voila tout.

— Il a juré, disiez-vous, qu'il n'avait pas d'affection pour moi. Est-ce vrai ?

— Oui, dit Mme Vansuythen, dans un souffle.

Mme Boulte vacilla un instant sur place, puis s'abattit, le visage en avant, sans connaissance.

— Qu'est-ce que je vous disais ? fit Boulte, comme si la conversation n'eût pas été interrompue. Vous le voyez vous-même. Elle l'aime, lui.

La lumière se faisait peu à peu dans son esprit obtus, et il continua :

— Et lui.., qu'est-ce qu'il vous a dit ?

Mais Mme Vansuythen, sans goût pour des explications ou des protestations véhémentes, s'était agenouillée auprès de Mme Boulte.

— Oh ! quel sauvage vous faites ! s'écria-t-elle. Tous les hommes sont donc pareils ? Aidez-moi plutôt à la transporter dans ma chambre... Et elle s'est entaillé la figure contre le coin de la table. Voulez-vous vous taire, à la fin, et m'aider à la transporter ? Je vous déteste, comme je déteste le capitaine Kurrell. Soulevez-la avec précaution, et puis... allez ! allez-vous-en !

Boulte transporta sa femme sur le lit de Mme Vansuythen, et devant l'explosion de courroux et les reproches de cette dernière, il battit eh retraite, impénitent et dévoré de jalousie. Kurrell avait donc fait la cour à Mme Vansuythen — et ferait à Vansuythen la même injure qu'à lui Boulte... Et Boulte se surprit à se demander si Mme Vansuythen s'évanouirait aussi en apprenant la trahison de l'homme qu'elle aimait.

Au milieu de ses réflexions, il vit arriver sur la route Kurrell, qui arrêta son cheval avec un joyeux :

— Salut ! Vous avez été faire des mamours à Mme Vansuythen comme d'habitude, hein ? Pas convenable, ça, pour un homme rangé et marié. Qu'est-ce que va dire Mme Boulte ?

Boulte releva la tête et prononça posément :

— Espèce de menteur !

Kurrell changea de visage.

— Qu'est-ce à dire ? demanda-t-il vivement.

— Peu de chose, répondit Boulte. Ma femme vous a-t-elle avisé de ce que vous étiez tous les deux libres de vous en aller partout où vous voudrez ? Elle a eu l'obligeance de m'exposer la situation. Kurrell, mon vieux, vous avez été pour moi un ami loyal, hein ?

Kurrell grommela, et tenta de construire une phrase inepte comme quoi il était prêt à lui donner « satisfaction ». Mais son amour pour cette femme était mort, mort durant les pluies, et intérieurement, il l'injuriait, pour son incroyable manque de sens. Alors qu'il eût été si facile d'opérer la rupture à l'amiable et par degrés, il se voyait à présent avec sur le dos cette...

La voix de Boulte le rappela à lui.

— Je ne pense pas que je tirerais aucune satisfaction de vous tuer, et je suis bien sûr que vous n'en auriez pas plus, vous, à me tuer, moi.

Puis, d'un ton dolent, burlesquement inapproprié à ses griefs, Boulte ajouta :

— C'est bien malheureux que vous n'ayez pas la pudeur de rester fidèle à cette femme, à présent que vous l'avez gagnée. Pour elle aussi vous vous montrez un ami loyal, hein ?

Kurrell eut un long regard fixe et grave. La situation le dépassait.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il.

Boulte répondit, plutôt pour lui-même que pour son interlocuteur :

— Ma femme vient d'aller à l'instant chez Mme Vansuythen ; et vous auriez, paraît-il, dit à cette dernière que vous n'aviez jamais eu d'affection pour Emma. Je suppose que vous mentiez, comme d'habitude. Qu'est-ce que Mme Vansuythen avait à voir avec vous, ou vous avec elle ? Tâchez de dire la vérité, une fois par hasard.

Sans sourciller, Kurrell accepta le double outrage, et répondit par une autre question

— Continuez. Que s'est-il passé ?

— Emma s'est évanouie, répliqua Boulte sans plus. Mais, voyons, qu'est-ce que vous avez dit à Mme Vansuythen ?

Kurrell ricana. Par sa langue indiscrète, Mme Boulte avait mis à néant tous ses projets ; il pouvait du moins prendre sa revanche en blessant l'homme aux yeux duquel il se voyait humilié et couvert de déshonneur.

— Ce que je lui ai dit ? Dans quel but raconte-t-on un mensonge de ce genre ? Il me semble, ou jé me trompe beaucoup, que j'ai dit à peu près ce que vous venez de dire.

J'ai dit la vérité, fit Boulte, cette fois encore plutôt pour lui-même que pour Kurrell. Emma m'a déclaré qu'elle me détestait. Elle n'a plus de droits sur moi.

— Non ! Je le crois, en effet. Vous n'êtes que son mari, songez. Et qu'est-ce qu'a dit Mme Vansuythen lorsque vous avez mis à ses pieds votre cœur libéré

En posant cette question Kurrell se jugea presque vertueux.

— Cela n'importe guère, il me semble, répliqua Boulte ; et puis cela ne vous regarde pas.

— Mais si ! je vous assure que si ! reprit Kurrell, impudemment

Un éclat de rire échappé au lèvres de Boulte lui coupa sa phrase. Il resta tout d'abord muet, après quoi lui aussi se mit à rire — d'un rire prolongé et sonore, qui le secouait sur sa selle. Elle faisait mal à entendre, la gaieté sans joie de ces hommes, sur le long ruban blanc de la route de Narkarra. Il n'y avait pas d'étrangers à Kashima, ou sinon ils se seraient imaginé que la captivité dans l'enceinte des monts Dosheri avait rendue folle la moitié de la population européenne. Kurrell fut le premier à reprendre la parole :

— Eh bien, qu'allez-vous faire ?

Boulte considéra la route, puis les montagnes.

— Rien, dit-il tranquillement. À quoi bon ? C'est trop sinistre pour qu'il y ait un remède. Nous sommes forcés de continuer l'ancienne existence. Tout ce que je puis faire c'est de vous traiter de chien et de menteur, et je saurai passer mon temps à vous injurier sans arrêt. D'ailleurs, je n'en vois pas beaucoup l'utilité. Nous ne pouvons sortir d'ici, n'est-ce pas ? Dès lors, qu'y a-t-il de possible ?

Kurrell fit du regard le tour de la souricière de Kashima et ne répondit rien. Le mari outragé reprit l'entretien prodigieux :

— Piquez des deux, et allez causer avec Emma si cela vous chante. Dieu sait que je me soucie peu de ce que vous faites.

Il se remit en marche, et laissa là Kurrell, qui le suivit d'un regard atone. Kurrell s'abstint de piquer des deux pour aller voir Mme Boulte ou Mme Vansuythen. Il s'affaissa sur sa selle, rêveur, tandis que son poney broutait l'herbe du bas-côté.

Un bruit de roues le réveilla. Mme Vansuythen reconduisait chez elle Mme Boulte, pâle et défaite, et une entaille au front.

— Arrêtez, je vous prie, dit Mme Boulte. Il faut que je parle à Ted.

Mme Vansuythen obéit, mais comme Mme Boulte, la main posée sur le garde-crotte du dog-cart, se penchait vers Kurrell, celui-ci prit la parole :

— Madame Boulte, j'ai vu votre mari.

Toute autre explication était superflue. Les yeux de l'homme se fixèrent, non sur Mme Boulte, mais sur sa compagne. Mme Boulte surprit ce regard.

— Parlez-lui ! supplia-t-elle, se tournant vers la femme assise à son côté. Oh ! parlez-lui ! Dites-lui ce que vous me disiez il n'y a qu'un instant. Dites-lui que vous le détestez ! Dites-lui donc que vous le détestez !

Elle se courba en avant et pleura à chaudes larmes, tandis que le groom, protocolairement impassible, s'avançait pour tenir le cheval. Mme Vansuythen devint pourpre et lâcha les rênes. Elle se refusait à prendre parti dans une explication aussi scabreuse.

— Je n'ai rien à y voir, commença-t-elle froidement.

Mais, vaincue par les sanglots de Mme Boulte, elle s'adressa elle-même au cavalier :

— Je ne sais que dire, capitaine Kurrell. Je ne sais de quel nom vous qualifier. Je pense que vous êtes... que vous vous êtes conduit comme un misérable... et elle s'est entaillé le front horriblement sur le coin de la table.

— Je ne souffre pas. Ce n'est rien, déclara Mme Boulte, d'une voix défaillante. Cela n'a pas d'importance. Répétez-lui ce que vous me disiez. Dites-lui que vous ne l'aimez pas. Oh ! Ted, ne la croirez-vous pas ?

— Mme Boulte m'a laissé entendre que vous... que naguère... vous aviez pour elle de l'affection, reprit Mme Vansuythen.

— Vrai ! fit brutalement Kurrell. Il me semble que Mme Boulte eût mieux fait d'avoir d'abord de l'affection pour son mari.

— Halte-là ! dit Mme Vansuythen. Écoutez-moi d'abord. Je ne désire pas... je ne veux pas savoir ce qui concerne Mme Boulte et vous ; mais je veux que vous sachiez que je vous déteste, que je vous tiens pour un misérable, et que jamais, jamais plus je ne vous parlerai. Oh ! je n'ose pas dire ce que je pense de vous, espèce... d'individu !

— Je veux parler à Ted, vagissait Mme Boulte.

Mais le dog-cart s'éloignait, et Kurrell resta sur la route, plein de honte et bouillant de rage contre Mme Boulte.

Il attendit que Mme Vansuythen repassât pour regagner son logis, et comme elle était libérée de l'incommode présence de Mme Boulte, il entendit pour la seconde fois émettre une opinion véridique sur lui-même et ses actions.

Chaque soir c'était la coutume de tout Kashima de se réunir sur la terrasse bordant la route de Narkarra, pour prendre le thé et s'entretenir des petits événements du jour. Pour la première fois peut-être, à leur souvenir, le major Vansuythen et sa femme se trouvèrent seuls au lieu de réunion, et en dépit de l'hypothèse singulièrement opportune émise par sa femme, que les autres habitants de la station pouvaient être indisposés, le jovial major insista pour faire un tour jusqu'aux deux bungalows2 et déterrer la population.

— Vous restez dans l'obscurité ! lança-t-il aux Boulte, plein d'indignation. C'est inconcevable ! Que diantre, nous ne sommes qu'une famille, ici ! Vous allez sortir, et Kurrell aussi. Je lui ferai prendre son banjo.

Si grande est sur des consciences coupables la force d'une honnête ingénuité et d'une bonne digestion, que tout Kashima sortit, jusques et y compris le banjo. Le major promena sur la société un sourire épanoui. Comme il souriait, Mme Vansuythen leva les yeux un instant et regarda Kashima. Son intention était claire. Le major devait toujours tout ignorer. Il était destiné à figurer en profane dans cette heureuse famille dont les monts Dosheri constituaient la cage.

— Vous chantez ignoblement faux, Kurrell, dit le major, non sans juste raison. Passez-moi ce banjo.

Et il chanta, impitoyable, jusqu'à l'heure où les étoiles s'allumèrent et où Kashima s'en alla dîner.





Ainsi débuta la vie nouvelle de Kashima — la vie créée par Mme Boulte dans la soirée où sa langue se délia.

Mme Vansuythen n'a jamais rien raconté au major ; et comme il exige que règne une fastidieuse gaieté, elle s'est vue forcée de rompre son vœu de ne plus parler à Kurrell. Ces propos, forcément destinés à garder les dehors de la politesse et de la sympathie, servent admirablement à entretenir dans le sein de Boulte la flamme de la jalousie et de la haine latente, et ne manquent pas non plus d'éveiller les mêmes passions dans le cœur de sa femme. Mme Boulte hait Mme Vansuythen qui lui a ravi son Ted, et chose curieuse, elle la hait — et ici les yeux de la femme voient beaucoup plus loin que ceux du mari — parce que Mme Vansuythen déteste Ted. Et Ted — ce vaillant capitaine et cet homme respectable — sait à présent qu'il est possible de haïr la femme jadis aimée, voire au point de souhaiter la rendre muette pour jamais à force de coups. Par-dessus tout, il est scandalisé de ce que Mme Boulte ne veut pas reconnaître l'erreur commise par elle.

Boulte et lui s'en vont ensemble à la chasse au tigre, de bonne amitié et en toute camaraderie. Boulte a établi leurs relations sur un pied très satisfaisant.

— Vous êtes un scélérat, dit-il à Kurrell, et j'ai perdu tout respect de moi-même ; mais quand vous vous trouvez avec moi, je suis du moins certain que vous n'êtes pas avec Mme Vansuythen, ou en train de faire de la peine à Emma.

Kurrell supporte tout ce que peut lui dire Boulte. Parfois ils restent partis des trois jours ensemble, et dans ce cas le major insiste pour que sa femme aille tenir compagnie à Mme Boulte, encore que Mme Vansuythen ait affirmé à plusieurs reprises qu'elle préfère à toute autre au monde la société de son mari. À voir la façon dont elle s'attache à lui, on croirait tout à fait qu'elle dit la vérité.

Mais, n'est-ce pas, comme le dit le major, « dans une petite station, nous devons tous être en bons termes ! »





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