La tâche quotidienne
(The Day's Work, 1898)

Table des matières
La cité des songes
The Brushwood Boy

Un enfant de trois ans se dresse dans son berceau et se met à crier à tue-tête, poings fermés, de la terreur plein les yeux. Tout d'abord personne n'entend, car sa nursery se trouve dans l'aile ouest, et la bonne est en train de causer avec le jardinier au milieu des lauriers. Mais la femme de charge, passant par là, hâte le pas, vient apaiser l'enfant. C'est son préféré, de plus elle n'aime pas la bonne.

— Eh ! bien, quoi donc ? Quoi donc ? Il n'y a rien pour lui faire peur, au petit Georgie.

— C'était... c'était un policeman ! Il était sur le Down — je l'ai vu ! Il est entré. Jane me l'avait bien dit.

— Les policemen n'entrent pas dans les maisons, mon chéri. Recouchez-vous et tenez-moi la main.

— Je l'ai vu sur le Down. Il est venu ici. Où est votre main, Harper ?

La femme de charge attend pour s'esquiver que le souffle égal du sommeil succède aux sanglots.

— Jane, quelle sottise êtes-vous allée raconter à Master Georgie à propos de policemen ?

— Je ne lui ai rien dit du tout.

— Pardon. Il a rêvé de gendarmes.

— Nous avons rencontré Tisdall en haut du Down ce matin, nous étions en charrette à âne. C'est peut-être ça qui lui a mis la chose en tête.

— Vraiment ! Il ne faut pas croire que vous allez donner des crises de frayeur à cet enfant avec vos bourdes sans que Monsieur en sache rien. Si jamais je vous y reprends, etc.

Un enfant de six ans, couché dans son lit, se raconte des histoires. C'est un don nouveau, et il en fait mystère. Un mois auparavant, il lui est advenu de continuer un récit de nourrice interrompu par sa mère, et il s'est surpris avec ravissement à trouver le conte, tel qu'il le dévide en sa propre tête, aussi merveilleux que s'il l'entendait « tout du commencement ». Dans ce conte, il y avait un prince, et ce prince tuait des dragons, mais rien que pour une nuit. Depuis ce temps-là, Georgie se bombarde toujours prince, pacha, tueur de géants, et le reste (vous comprenez, il ne peut en parler à personne, de peur qu'on se moque), et ses contes peu à peu se confondent avec des songes, finissent au pays des rêves, pays d'aventures si nombreuses qu'il ne peut pas s'en rappeler la moitié. Cela commence toujours de la même façon, ou, comme Georgie l'explique aux ombres de la veilleuse, il y a le même point de départ — un tas de bois mort, des broussailles coupées quelque part près d'une grève, et, autour du tas, Georgie se trouve courir en jouant avec des petits garçons et des petites filles. Les courses finies, des navires arrivent à pleines voiles, continuent très loin en terre ferme, et se transforment en boîtes de carton ; ou bien des grilles vert et or autour de beaux jardins deviennent sans consistance, et on passe au travers ou on les jette bas sans peine tant qu'on se souvient que c'est seulement un rêve. Cette notion-là, Georgie ne la garde jamais pendant plus de quelques secondes avant que les choses reprennent leur réalité, et qu'au lieu de renverser des maisons pleines de grandes personnes (juste revanche) il se découvre pitoyablement assis en bas de perrons gigantesques, s'essoufflant à chanter la table de multiplication jusqu'à quatre fois six.

La princesse de ses contes était une personne d'une merveilleuse beauté (elle sortait de la vieille édition illustrée de Grimm, épuisée aujourd'hui), et comme elle applaudissait toujours à la valeur de Georgie parmi les dragons et les buffles, il lui donna les deux plus beaux noms qu'il eût jamais entendus de sa vie — Annie et Louise, prononcés « Anniélouise ». Quand les rêves submergeaient les contes, elle se changeait en une des petites filles autour du tas de bois mort, sans perdre pour cela son titre ni sa couronne. Elle vit une fois Georgie se noyer dans une mer de rêve au bord de la plage (cela se passait le lendemain du jour où sa bonne lui avait donné un bain dans une mer vraie) ; et tout en coulant il disait : « Pauvre Anniélouise ! Ça lui fera du chagrin ! » Mais « Anniélouise », qui marchait lentement sur la grève, s'écria : « Ha ! ha ! dit la cane en riant », ce qui, pour une personne éveillée, pourrait paraître peu en rapport avec la situation. Cela consolait Georgie sur-le-champ, et sans doute était-ce quelque sorte de charme, car le fond de l'abîme s'en trouvait soulevé, et il en sortait avec un pot de fleurs de douze pouces de haut sur chaque pied. Comme on lui défendait dans la vie réelle de toucher aux pots de fleurs, il triomphait alors de perversité satisfaite...

Les mouvements des grandes personnes, que Georgie tolérait sans se targuer de les comprendre, transférèrent son univers, quand il eut sept ans, en un endroit appelé Oxford. On voyait là d'immenses constructions entourées de vastes prairies, avec des rues d'une infinie longueur. Un jour, sa bonne l'avait emmené à une matinée où l'on jouait le Spectre de Pepper, spectacle passionnant. Les têtes des gens se décollaient et volaient de tous côtés sur la scène, et des squelettes dansaient os par os, tandis que M. Pepper lui-même, homme des plus dangereux sans conteste, faisait aller ses bras et claquer sa longue robe, et racontait d'une voix creuse (Georgie n'avait jamais encore entendu d'homme chanter) ses inexprimables chagrins. Une grande personne quelconque essaya d'expliquer que l'illusion était obtenue à l'aide de miroirs, et qu'il n'y avait pas besoin d'avoir peur. Georgie ne savait pas ce qu'étaient des illusions, mais il savait qu'un miroir c'était la glace à manche d'ivoire sur la table de toilette de sa mère. Donc, l'officieux ne faisait que radoter selon la désolante coutume des « grandes personnes », et Georgie se mit en quête d'amusements pendant l'entracte. Près de lui était assise une petite fille habillée tout en noir, les cheveux peignés en arrière pour découvrir le front, exactement comme la petite fille du livre appelée Alice in Wonderland (au pays des merveilles), qu'on lui avait donné à son dernier anniversaire. La petite fille regarda Georgie et Georgie la regarda. Le besoin de plus ample présentation ne parut pas se faire sentir.

— J'ai une coupure au pouce, dit-il.

C'était le premier exploit de son couteau neuf, une mauvaise entaille triangulaire dont il faisait grand cas.

— Ze suis si fâcée ! zézaya-t-elle. Laissez-moi voir, si vous plaît.

— Il y a dessus un emplâtre de diaclon, mais c'est tout à vif dessous, répondit Georgie, en tendant la main.

— Est-ce que ça fait mal ?

Ses yeux gris débordaient de pitié et de sympathie.

— Horriblement. Peut-être que cela me donnera le tétanos.

— Ça a l'air très mauvais. Ze suis si fâcée !

Elle lui mit l'index sur la main et pencha la tête pour mieux voir.

Ici la bonne se retourna et le secoua d'importance :

— Il ne faut pas parler aux petites filles qu'on ne connaît pas, monsieur Georgie.

— Je la connais. Elle est très gentille. Je l'aime, et je lui ai montré ma coupure.

— Quelle idée ! Vous allez changer de place avec moi.

M. Pepper chantait de nouveau, et la voix creuse, sonore, les lumières rouges, les molles draperies de la robe flottante, tout cela semblait mêlé à la petite fille qui s'était montrée si gentille au sujet de sa coupure. Le spectacle fini, elle fit un signe de tête à Georgie, et Georgie fit un signe de tête en retour. Il ne parla pas plus qu'il n'était nécessaire jusqu'à l'heure de se mettre au lit, tout à des méditations au sujet de nouvelles couleurs, de nouveaux sons, de lumières nouvelles, où la basse-taille martyrisée de M. Pepper se mêlait au zézaiement de la petite fille. Cette nuit-là, il fit un nouveau conte d'où il expulsa sans vergogne la princesse à couronne d'or de l'édition Grimm, pour mettre à sa place une nouvelle « Anniélouise ». Aussi fut-il parfaitement juste et naturel qu'en arrivant au tas de bois mort il la trouvât qui l'attendait, ses cheveux lissés et le front découvert, plus Alice in Wonderland que jamais ; puis recommencèrent les courses et les aventures.

Dix années de collège en Angleterre n'encouragent guère le rêve. Georgie acquit sa taille, son tour de poitrine, avec quelques autres choses dont on ne fait pas mention dans les comptes semestriels, grâce à un système de cricket, de football et de rallye-papers, remplissant quatre à cinq jours de la semaine, lequel prescrivait trois cinglées de canne de rigueur pour toute absence à ces fêtes. Il fut l'écolier à manchettes fripées, à casquette poussiéreuse, qui s'élève de classe en classe jusqu'à la dignité d'une étude partagée avec deux compagnons, et osa envisager la position de préfet. Un beau matin, il se réveilla dans les honneurs, major de l'école, partant capitaine des jeux ; chef de sa division, où lui et ses lieutenants maintenaient la discipline et la civilité parmi soixante-dix gamins de douze à dix-sept ans ; arbitre général dans les querelles, ami intime aussi bien qu'allié du maître lui-même. Par-dessus tout il était responsable de ce qu'on appelle le ton du collège, et peu de personnes se figurent avec quelle dévotion passionnée un certain type d'adolescent peut s'appliquer à cette œuvre. La maison paternelle, c'était un pays lointain, plein de poneys, de pêche, de chasse, et de visiteurs qui s'immisçaient dans vos projets ; mais l'école, c'était son véritable univers ; c'est là qu'arrivaient des choses d'importance vitale, que Surgissaient des crises auxquelles il fallait pourvoir avec promptitude et sang-froid. À la fin des vacances, Georgie était heureux de rentrer dans son autorité. Derrière lui, mais pas trop près, était le Principal, sage et discrète personne, tantôt suggérant la prudence du serpent, tantôt conseillant la douceur de la colombe ; l'amenant, plutôt à mots couverts que par des observations directes, à vérifier que les adolescents et les hommes sortent du même moule, et qu'à savoir manier les uns on apprend en temps voulu à gouverner les autres.

Quant au reste, on n'encourageait pas les élèves à l'analyse de leurs émotions, mais plutôt à se maintenir en condition, à éviter les fautes de quantité en versification latine et à entrer dans l'armée directement, sans frais de gavage spécial à Londres chez des répétiteurs où la jeunesse en apprend trop long. Le major Cottar fit comme des centaines de jeunes gens avaient fait avant lui. Le maître lui donna six mois de coup de fion final, lui apprit le genre de réponses qui satisfont le mieux certaine sorte d'examinateurs et le livra aux autorités régulièrement constituées, qui le transmirent à Sandhurst. Là, il eut assez de bon sens pour voir qu'il était encore une fois chez les « Petits », et il se conduisit avec respect vis-à-vis de ses anciens jusqu'à ce que ce fût leur tour de le respecter et qu'il fût promu au rang de caporal, nouveau rôle dont l'autorité embrassait un mélange de gens chez qui tous les vices de l'homme se compliquaient de ceux de l'enfant. Il obtint en récompense une nouvelle kyrielle de coupes athlétiques, un sabre d'honneur, et, enfin, un brevet de Sa Majesté comme sous-lieutenant dans un régiment de ligne de premier rang.

Le jeu régulier des rouages de l'Empire le transporta dans l'Inde. Il y goûta la solitude absolue dans ses quartiers de sous-lieutenant — une chambre et une malle — et, avec ses camarades, il y apprit sa vie nouvelle depuis l'a b c. Mais il y avait des chevaux dans le pays — des poneys à prix raisonnables, c'est-à-dire possibilité de jouer au polo pour tels qui en possédaient les moyens ; il y avait les lamentables débris d'un équipage de chasse, et Cottar s'en tira tant bien que mal, sans trop broyer de noir. Un jour, il fut frappé de l'idée qu'un régiment dans l'Inde frisait de plus près qu'on ne croyait les chances d'une campagne, et il s'avisa qu'un homme pouvait aussi bien y étudier son métier. Un commandant de la nouvelle école entra dans ses vues avec enthousiasme, et de concert avec Cottar ils accumulèrent une bibliothèque d'ouvrages militaires, et lurent, discutèrent et disputèrent très avant dans la nuit. Mais l'adjudant-major cita le vieil adage : « Arrivez à connaître vos hommes, blanc-bec, et ils vous suivront n'importe où. C'est tout ce qu'il vous faut — connaître vos hommes. » Et Cottar se mit en devoir de les connaître.

Il recherchait aussi peu la popularité qu'il l'avait recherchée à l'école : aussi vint-elle d'elle-même. Il ne favorisait personne. On ne le trompait pas non plus facilement. Un instinct semblait lui révéler l'heure ou la circonstance propice à déjouer les carottiers, maigre quoi il n'oubliait pas quelle petite différence sépare un « nouveau » ahuri et boudeur d'un pauvre paquet de recrue fraîche émoulue du dépôt. Les sergents, voyant ces choses, lui dévoilèrent des secrets qu'on cache généralement aux jeunes officiers. On citait ses mots qui tranchaient d'autorité débats et paris à la cantine ou au réfectoire. Il n'y avait pas jusqu'à la dernière mégère du corps, pleine à déborder de réquisitoires contre telles autres femmes de sous-officiers coupables de s'être servies hors tour des fourneaux de cuisine, qui ne s'abstînt de parler quand Cottar, aux termes des règlements, s'informait le matin s'il y avait « des réclamations ».

— Des réclamations, j'en éclate, dit Mme la caporale Morrisson, et je tuerai à O'Halloran sa grosse vache de femme un de ces jours, mais vous savez comment c'est. Il n'a qu'à passer la tête par la porte, à baisser les yeux comme une demoiselle sur son amour de petit nez, et à dire tout bas : « Pas de réclamations ? » Il n'y a plus moyen de réclamer après ça. Moi qui vous parle, je l'embrasserais. Un jour, je parie que je le fais. Ohé ! Ohé ! Elle aura de la veine, celle qui s'enverra cet innocent-là. Regardez-le en ce moment, mes petites. Est-ce que j'ai tort ?

Cottar traversait au galop le terrain du polo, où il découpait une fort élégante silhouette de cavalier, tout en rendant à son cheval avant de l'enlever avec aisance par-dessus le mur de terre qui bornait le champ de manœuvres. Il n'y avait pas que Mme la caporale Morrisson à éprouver les sentiments qu'elle manifestait si haut. Mais Cottar travaillait onze heures par jour. Il ne se souciait pas que des cotillons vinssent lui gâter son tennis ; et, le soir d'un long après-midi de garden-party, il expliqua à son major que cette sorte de chose lui semblait une « futile blague », ce qui fit rire le major.

Leur mess n'était pas un mess de gens mariés, sauf en ce qui concernait la femme du colonel, et Cottar tenait la bonne dame en crainte salutaire. Elle disait « mon régiment », et on sait tout ce que cela veut dire. Nonobstant, le jour où on lui demanda de distribuer les prix après un concours de tir, et qu'elle eut refusé, parce qu'un des gagnants était mari d'une jeune personne qui l'avait plaisantée derrière son large dos, le mess chargea Cottar de l'entreprendre, ce qu'il fit en sa plus belle tenue, simplement, laborieusement, et la colonelle céda sans conditions.

— Elle n'avait besoin que de savoir les faits de la cause, expliqua-t-il. Je les lui ai exposés, et elle a compris tout de suite.

— Ou-ui, dit l'adjudant-major. Évidemment. Vous venez ce soir au bal des Fusiliers, chevalier Galahad ?

— Non, merci. J'ai une bataille en train avec le major.

Ce soir-là, le vertueux apprenti veilla jusqu'à minuit chez le major, armé d'une montre à secondes et d'une paire de compas, et poussant des petits cubes de plomb sur une carte au 80 millièmes. Puis il rentra se coucher et dormit du sommeil de l'innocence, lequel est plein d'honnêtes rêves. Au commencement du second été, il en nota cette particularité que, deux ou trois fois par mois, ils se répétaient ou se suivaient en série. C'est par la même route qu'il glissait dans le pays des songes, — une route qui longeait une grève, près d'un tas de bois mort. À droite s'étendait la mer, parfois pleine, parfois retirée à l'extrême horizon : mais il savait que c'était la même mer. Par cette route, il voyageait en un pays ondulé, au sol vêtu d'herbe terne et courte, pour pénétrer enfin en des vallées de merveille et de déraison. Au-delà de la crête que couronnait une espèce de réverbère, la route lui semblait aussi familière que le terrain de manœuvres. Il apprit à souhaiter d'atteindre ce point, car une fois là, c'était, assurée, une bonne chevauchée ininterrompue de toute la nuit, et l'été indien a ses épreuves.

D'abord, première ombre indécise sous les paupières à peine closes, se profilait le tas de bois mort, puis miroitait le sable blanc de la route riveraine presque en surplomb sur la mer sombre et changeante ; venait alors le crochet vers les terres et la montée jusqu'au fanal isolé. Quand, pour quelque motif, le sommeil tardait, il se répétait à lui-même comment il était sûr d'atteindre jusque-là à condition de fermer les yeux et de s'abandonner au courant des choses. Mais une nuit, après l'effort excessif d'une heure de polo (le thermomètre, à 10 heures, marquait 40° dans sa chambre), le sommeil se refusa complètement au jeune homme, quoi qu'il fît pour trouver la route bien connue, le point où commençait le sommeil véritable. À la fin, il vit le tas de bois mort et se hâta vers la crête, car il sentait derrière lui, harassé, suffocant, le monde des choses éveillées. Il atteignit bien le réverbère, tout l'être frémissant de lassitude ; mais là, un policeman — un policeman ordinaire de campagne — se dressa devant lui et lui toucha l'épaule avant qu'il pût plonger dans l'indécise vallée qui se creusait plus bas. Il fut rempli d'épouvante, — l'atroce épouvante des rêves, — car le policeman dit, de cette terrible voix si nette des gens qu'on voit en dormant : « Je suis le policeman Jour, qui reviens de la Cité des Songes. Venez avec moi. » Georgie savait que c'était vrai, qu'un peu plus loin dans la vallée brillaient les lumières de la Cité du Sommeil où il aurait trouvé refuge, et que ce policeman-fantôme avait plein pouvoir et pleine autorité pour le ramener aux misères de l'insomnie. Il se retrouva fixant avec des yeux hagards le clair de lune sur la muraille, suant d'une peur dont l'horreur lui resta toujours insurmontable, bien qu'il dût rencontrer plusieurs fois le policeman cet été-là. Et chaque fois, sa venue annonçait une mauvaise nuit.

Mais d'autres rêves — parfaitement absurdes — le remplissaient d'incommensurables délices. Tous ceux dont il gardait le souvenir débutaient par le tas de bois mort. Par exemple, il trouva le long de la route de la mer un petit steamer à mécanique (il l'avait remarqué maintes fois auparavant), et entra dedans d'un pas assuré, sur quoi le vapeur se mit en mouvement avec une vitesse sans égale sur une mer absolument unie. C'était enchanteur, car il se sentait en passe d'explorer de grandes choses ; et le bateau s'arrêta auprès d'un nénuphar en pierre ciselée, lequel, très naturellement, flottait sur l'eau. Voyant que le nénuphar portait en exergue « Hong-Kong », Georgie dit : « Cela va de soi. C'est précisément comme cela que je me figurais Hong-Kong. Que c'est beau ! » À des milliers de milles plus loin, le bateau fit encore halte auprès d'un autre nénuphar de pierre, marqué « Java » ; et cela causa de nouveau à Georgie un plaisir immense, parce qu'il savait que maintenant c'était au bout du monde. Mais le petit bateau filait, filait toujours, jusqu'à ce qu'il s'arrêtât en un bief d'eau douce, très profonde, entre des murs de marbre sculpté, verdis de mousse. Des feuilles de nénuphar cachaient l'eau, sous des joncs courbés en arches. Quelqu'un se promenait parmi les joncs, et Georgie savait que pour joindre ce quelqu'un il avait accompli ce voyage au bout de l'univers. Donc tout était bien, absolument. Enivré d'ineffable joie, il sautait par-dessus le bord du bateau pour découvrir l'inconnue. À peine ses pieds touchaient ces calmes eaux qu'elles se transformaient, avec un bruissement de cartes que l'on déploie en rien moins qu'une sixième partie du globe, un pays qui défiait les imaginations les plus folles — où des îles colorées en jaune et bleu portaient leur nom inscrit en travers. Elles peuplaient des mers inconnues, et son désir le plus urgent poussait Georgie à regagner promptement à travers cet atlas flottant des parages coutumiers. Il avait beau se redire que la hâte ne servait de rien, il ne se hâtait pas moins en désespéré, et les îles glissaient et patinaient sous ses pieds, les détroits distendus bâillaient devant sa course, jusqu'au moment où il s'avouait perdu sans retour dans la quatrième dimension de la matière. Pourtant, à très petite distance, il pouvait discerner le vieux monde avec les rivières et les chaînes de montagnes marquées suivant les règles cartographiques de Sandhurst. Alors la personne pour laquelle il était venu au Bief du Lis (c'était le nom) arriva en courant à travers des territoires inexplorés et lui montra une route. Ils fuirent la main dans la main jusqu'à ce qu'ils atteignissent une route qui enjambait des ravins, courait au bord de précipices, et trouait des montagnes. » Ceci mène à notre tas de bois mort », dit l'être qui l'accompagnait ; et c'était la fin de toutes ses peines. Il prenait un poney, car il se rendait compte qu'il s'agissait maintenant de l'Allée des Trente Milles, et qu'il lui fallait marcher à bride abattue ; et il galopait à travers des tunnels retentissants, le long des courbes de la route, en descendant, toujours, jusqu'à ce qu'il entendît la mer à sa gauche qui, rageusement, sous la pleine lune, battait des falaises de sable.

La course était dure, mais il reconnaissait la nature du pays, la pourpre foncée des dunes du côté de la terre, les lames qui sifflaient au vent. La route semblait mangée par places, et la mer le cinglait de lanières noires, sans écume, que projetaient des houles polies et luisantes ; mais il était sûr qu'il y avait moins à craindre du côté de la mer que de « leur » côté, à « eux » quels que « ceux-là » pussent être, qui hantaient l'intérieur des terres à sa droite. Il savait aussi qu'il serait sauvé s'il pouvait atteindre la dune avec le réverbère dessus. Il en arrivait selon son attente : il distinguait la lumière isolée à un mille en avant le long de la grève, descendait de cheval, tournait à droite, avançait tranquillement jusqu'au tas de broussailles, constatait que le petit steamer était retenu à la grève d'où il avait démarré, et devait alors s'endormir pour de bon, car il ne se rappelait plus rien. » Je commence à débrouiller la géographie de ce pays », disait-il, en se rasant le lendemain matin. J'ai dû décrire une espèce de cercle. Voyons. L'Allée des Trente Milles (mais comment diable ai-je su qu'on l'appelait l'Allée des Trente Milles ?) rejoint la route de la mer au-delà de la première dune où se trouve le réverbère. Et cet autre pays-atlas s'étend en arrière de l'Allée des Trente Milles, quelque part à droite au-delà des montagnes et des tunnels. C'est cocasse, les rêves. Drôle que les miens s'enchaînent ainsi !

Cependant le train régulier de sa vie continuait dans la succession des mêmes devoirs et des mêmes saisons.

Puis l'adjudant-major fut promu, ce dont Cottar se réjouit avec lui, car il l'admirait fort, et il se demanda quel homme assez considérable le pourrait remplacer. Il faillit tomber de son haut quand la charge échut à ses épaules, accompagnée d'éloges de la bouche du colonel, qui le firent rougir. La position d'un adjudant-major ne diffère pas sensiblement de celle de major dans un collège, et Cottar se trouva, vis-à-vis de son colonel, sur le même pied que jadis avec son Principal en Angleterre. Seulement, les caractères s'aigrirent pendant la saison chaude ; il y eut des paroles et des actes qui le mirent à dure épreuve, et il commit des gaffes magistrales. Il connut le goût de l'injustice qui lui fit mal au cœur. Mais il retrouvait des consolations sur le champ de manœuvres, à embrasser du regard les compagnies au complet, à réfléchir au petit nombre d'hommes qu'il y avait à l'hôpital ou en prison, à se demander quand sonnerait l'heure de mettre à l'essai l'oeuvre de son amour et de sa patience. Chose assez curieuse, jamais il ne rêvait au régiment, comme on le supposait d'ordinaire. Son esprit, une fois affranchi des besognes journalières, cessait généralement tout travail, ou bien, s'il fonctionnait le moins du monde, l'emportait par la route des grèves aux dunes, au réverbère, et de temps en temps au terrible policeman Jour. La seconde fois qu'il revint au Continent Perdu du monde (ce rêve-là, depuis, se répétait sans cesse, avec variantes sur le même thème) il sut que s'il demeurait seulement tranquille, la personne du Bief du Lis viendrait à son aide ; et il ne fut pas déçu dans son attente.

Parfois, comme des trappes, l'engloutissaient des mines d'une profondeur immense, creusées au cœur de la terre, où des suppliciés chantaient aux échos innombrables ; et il entendait l'inconnue accourir par les galeries, et tout redevenait sûr et délicieux. Ils se rencontrèrent aussi dans des wagons de chemins de fer indiens à plafond bas, qui s'arrêtaient au milieu de jardins entourés de grilles peintes en vert et or. où une assemblée de gens d'un blanc de pierre, et dont aucun ne paraissait amical, déjeunaient à des tables couvertes de roses, et séparaient Georgie de sa compagne, tandis que des voix de basse psalmodiaient sous terre. Georgie sentait alors un désespoir sans borne l'envahir, jusqu'au moment où ils se rencontraient de nouveau. Ils se retrouvèrent au milieu d'une interminable et chaude nuit tropicale et se glissèrent dans une grande maison qui s'élevait, il le savait bien, quelque part au nord de la station de chemin de fer où les gens mangeaient parmi les roses. Des jardins l'entouraient, humides et ruisselants, et dans une chambre qu'on atteignit après des lieues de couloirs blanchis à la chaux, était au lit une Chose malade. Le moindre bruit, Georgie le savait, aurait alors déchaîné quelque horreur suspendue, et l'être qui l'accompagnait le savait aussi, mais quand leurs yeux se croisèrent par-dessus le lit, Georgie fut dégoûté de s'apercevoir que c'était une enfant — une petite fille en souliers découverts, ses cheveux noirs lissés en arrière.

— Quelle honte et quelle insanité ! pensait-il. Dire qu'Elle ne pourrait seulement rien faire si la tête de la Chose se décollait !

Puis la Chose toussait, et le plafond tombait en petits plâtras sur la moustiquaire, et « Eux » faisaient irruption de toutes parts. Il entraînait l'enfant à travers les jardins étouffants, poursuivis tous deux par les voix chantantes, et ils dévalaient à cheval l'Allée des Trente Milles, à la cravache et à l'éperon, longeant la grève des sables au bord de la mer tonnante, jusqu'à ce qu'ils arrivassent aux dunes, au réverbère et au tas de bois mort où l'on était sauf. Très souvent les rêves se morcelaient de cette façon, et ils se trouvaient séparés, entraînés chacun de leur côté en de redoutables aventures. Mais le plus amusant, c'était quand elle et lui se rendaient clairement compte que tout cela n'était que pour faire semblant, les jours où ils passaient à gué des fleuves rugissants, larges de plusieurs milles, sans même enlever leurs souliers, ou bien mettaient le feu à des villes populeuses pour voir comment elles brûleraient, ou, comme les premiers enfants venus, traitaient impoliment les ombres vagues qu'ils rencontraient en leurs courses errantes. Ces offenses, ils ne manquaient jamais de les payer plus tard dans la nuit, soit aux mains des Gens du Chemin de fer, ceux qui mangeaient dans les roses, soit sur les plateaux tropicaux à l'extrémité de l'Allée des Trente Milles. Ensemble, cela ne les effrayait guère ; mais souvent Georgie entendait son appel aigu, à « Elle », son cri de « Petit ! Petit ! » à la distance d'un demi-univers, et il se ruait à son secours avant qu' « Ils » la maltraitassent.

Elle et lui explorèrent les dunes de pourpre sombre aussi loin à l'intérieur qu'ils osèrent s'écarter du tas de bois mort, mais c'était toujours là chose hasardeuse. L'intérieur était rempli d' « Eux », « Ils » erraient de côté et d'autre, chantant dans les creux, et Georgie comme son amie se sentaient plus en sécurité sur le bord ou dans les environs de la mer. Il était arrivé à connaître si bien le cadre de ses rêves que, même en temps de veille, il l'admettait comme un pays réel, et en traça une esquisse rudimentaire. Il gardait son secret pour lui, cela va sans dire ; mais la disposition constante des lieux l'intriguait. Ses rêves ordinaires restaient aussi informes et fugitifs que les rêves normaux de tout être sain, mais, une fois au tas de bois mort, il évoluait entre des bornes connues et voyait où il allait. Pendant des mois, rien de notable ne traversait son sommeil. Puis les rêves venaient par séries de cinq ou six, et, le matin suivant, il lui fallait remettre au courant la carte qu'il gardait dans son buvard, car Georgie était un garçon méthodique. À vrai dire, il y avait pour lui danger — ses anciens l'affirmaient — de devenir une vraie « Auntie Fuss1 » d'adjudant-major, et une fois qu'un officier prend de la vieille fille, il en remontrerait à une vierge de soixante-dix printemps.

Mais le destin se chargea de lui envoyer une diversion nécessaire sous la forme d'une petite campagne de frontière, laquelle, suivant la mode des petites campagnes, dégénéra en une très vilaine guerre. On désigna parmi les premiers le régiment de Cottar.

— Voici, dit un major, qui va nous épousseter nos toiles d'araignées à tous... les vôtres surtout, Galahad ; et nous verrons comment le régiment se ressentira de tous vos manèges de poule qui n'a qu'un poulet.

Cottar faillit pleurer de joie à mesure que la campagne avançait. Ses hommes étaient en forme, physiquement parlant, bien au-delà des autres troupes ; au camp, mouillés ou secs, bien ou mal nourris, ils se conduisirent en braves gens ; et ils suivirent leurs officiers avec la prompte souplesse et l'obéissance adroite d'une équipe de football de premier ordre. Ils montraient à couronner ou à nettoyer des montagnes remplies d'ennemis une précision de limiers bien rompus ; et à l'heure de la retraite, lorsque, empêtrés des malades et des blessés de la colonne, ils connurent les tribulations d'une descente de onze milles dans une vallée sans eau, ils se couvrirent de gloire dans leur rôle d'arrière-garde, aux yeux de camarades aguerris. Le premier régiment venu peut aller de l'avant, mais peu connaissent l'art de battre en retraite en continuant de menacer. Ce fut le dernier régiment qu'on rappela à l'issue de la campagne ; et, après l'épreuve sévère pour le moral des troupes d'un mois de camp d'attente, ils partirent en chantant.

Puis parut un ordre du jour où Cottar découvrit qu'il s'était conduit avec « courage, sang-froid et modération » dans toutes ses capacités ; qu'il avait secouru des blessés sous le feu et fait sauter une poterne sous le feu également. Résultat net : son brevet de chef d'escadron, accompagné de l'ordre du Distinguished Service.

Quant aux blessés, il expliqua que c'étaient deux poids lourds, que lui seul pouvait porter sans trop de peine. » Autrement, il va de soi que j'aurais envoyé un de mes hommes ; et, pour cette histoire de poterne, nous étions défilés tout de suite au pied du mur. » Mais cela n'empêcha pas ses hommes de l'acclamer avec transport, chaque fois qu'il paraissait, ni le mess de lui offrir un dîner, la veille de son départ pour l'Angleterre. (Une année de congé comptait parmi les choses qu'il avait « rabiotées dans la campagne » pour employer ses propres expressions.) Le docteur, très « à point » ce soir-là, cita des vers, et tout le monde déclara à Cottar qu'il était un chic type ; mais quand il se leva pour faire son speech de début, ils crièrent si fort qu'on l'entendit seulement dire : « Ce n'est pas la peine d'essayer de parler avec des brutes qui ne pensent qu'à se fiche de moi. Allons jouer à la poule. »



Une traversée de vingt-huit jours sur un steamer rapide et en mer équatoriale n'a rien de pénible, notamment en compagnie d'une femme qui ne cesse de vous laisser entendre votre incontestable supériorité sur le reste du monde et alors même que cette femme serait, comme il arrive la plupart du temps, votre aînée de dix bonnes années. Les bateaux de la Compagnie P. et O. ne sont pas éclairés avec le répugnant scrupule des Transatlantiques. Il y a plus de phosphorescence à l'avant et, à l'arrière, près de la barre, plus de silence et d'obscurité.

Il aurait pu survenir à Georgie des choses épouvantables, sans ce petit fait qu'il n'avait jamais étudié les premiers rudiments du jeu auquel on l'invitait. Aussi, lorsque, à la hauteur d'Aden, Mrs Zuleika s'ouvrit à lui du maternel intérêt qu'elle portait à son bonheur, à ses médailles, à son brevet, à tout enfin, Georgie la prit au pied de la lettre et lui parla tout de suite de sa propre mère, des trois cents milles qui l'en rapprochaient chaque jour, de sa maison, et ainsi de suite, pendant toute la montée de la mer Rouge. Il était beaucoup plus facile qu'il ne l'avait supposé de causer avec une femme une heure durant. Puis Mrs Zuleika, quittant le sujet des affections de famille, parla de l'amour dans le domaine abstrait, comme d'une chose non indigne d'étude, et, le soir, dans la discrétion des crépuscules, après dîner, réclama des confidences. Georgie eût été ravi d'en fournir, mais ne se souvenait d'aucune et ignorait que son devoir lui commandait d'en fabriquer. Mrs Zuleika manifesta de la surprise, de l'incrédulité et tenta de ces questions que l'astuce pose à l'astuce. Elle apprit tout le nécessaire pour se former une conviction, et, en femme très femme qu'elle était, reprit (Georgie ne sut jamais qu'elle l'eût abandonné) le personnage maternel.

— Savez-vous ? dit-elle quelque part dans la Méditerranée, je crois que vous êtes le plus cher garçon que j'aie rencontré dans ma vie, et je voudrais que vous vous souveniez un peu de moi. Vous vous en souviendrez quand vous serez plus vieux, mais je veux que vous vous en souveniez dès maintenant. Vous rendrez quelque jeune fille bien heureuse.

— Oh ! je l'espère, dit Georgie gravement, mais on a bien le temps d'y penser, au mariage et à toutes ces machines-là, n'est-ce pas ?

— Cela dépend. Voici vos sacs de haricots pour le concours des Dames. Je crois que je deviens trop vieille pour m'amuser à ces tamashas2.

On organisait des jeux, et Georgie était du comité. Il ne remarqua pas avec quel soin les sacs étaient cousus, mais une autre dame s'en aperçut et. sourit — une fois. Il aimait beaucoup Mrs Zuleika. Elle était un peu mûre, cela va sans dire, mais tout à fait agréable. Il n'y avait rien à dire sur cette femme-là.

Une des nuits qui suivirent le passage de Gibraltar, son rêve lui revint. Celle qui attendait auprès du tas de broussailles n'était plus une petite fille, mais une femme à la coiffure en pointe comme un bonnet de veuve, ses cheveux noirs lissés en arrière. Il reconnut l'enfant en noir, la compagne des six dernières années, et, comme au temps de leur rencontre sur le Continent Perdu, il se sentit plein d'un ravissement inexprimable. Les « Autres », pour quelque motif de rêve, semblaient sympathiques ou bien s'étaient éloignés cette nuit-là, et ils voletèrent tous deux ensemble sur tout leur pays, depuis le tas de broussailles, en remontant l'Allée des Trente Milles, jusqu'à ce qu'ils aperçussent la Maison de la Chose Malade, grosse comme une tête d'épingle dans le lointain à gauche ; ils traversèrent d'un pas sonore la salle d'attente du chemin de fer, aux roses éparses sur les tables servies, et ils revinrent, par le gué et la ville qu'ils avaient brûlée une fois pour s'amuser, aux grandes ondulations des dunes sous le réverbère. Où qu'ils allassent, une rumeur forte et soutenue les suivait sous terre ; mais cette nuit-là, il n'y eut pas de panique. Toute la contrée était vide, sauf pour eux, et à la fin (ils étaient assis la main dans la main contre le réverbère), elle tourna la tête et l'embrassa. Il s'éveilla en sursaut, les yeux grands ouverts sur la porte de la cabine, dont le rideau remuait ; il l'aurait juré, ce baiser était vrai.

Le matin suivant, le navire roulait dans le golfe de Gascogne, au déplaisir de maintes gens ; mais lorsque Georgie arriva au petit déjeuner, rasé, tubé et sentant le savon, plusieurs se retournèrent pour le regarder, tant ses yeux brillaient et tant il y avait d'éclat dans sa physionomie.

— Peste ! vous avez joliment bonne mine, dit envieusement un voisin. Est-ce qu'on vous a laissé un héritage au beau milieu du golfe !

Georgie tendit le bras pour atteindre le cari, en esquissant un sourire séraphique.

— Je suppose que c'est que ça se tire, qu'on approche et tout ce qui s'ensuit. Oui, je me sens assez en forme, ce matin. Ça roule un brin, n'est-ce pas ?

Mrs Zuleika resta dans sa cabine jusqu'à la fin du voyage ; elle partit sans lui dire adieu. On la vit pleurer passionnément de joie sur le quai, en retrouvant ses enfants qui, avait-elle dit souvent, ressemblaient tant à leur père.

Georgie prit la route de ses propres terres, tout à l'ivresse du premier congé, après les années de disette. Rien n'était changé dans cette vie ordonnée, depuis le cocher qui vint le chercher à la station jusqu'au paon blanc qui héla la voiture du haut du mur de pierre, au-dessus des pelouses rases. La maison l'accueillit avec égards et préséances : sa mère d'abord ; puis son père ; puis la femme de charge, qui pleurait et louait Dieu ; puis le maître d'hôtel, et ainsi de suite en descendant l'échelle jusqu'au second garde, naguère valet de chiens dans la jeunesse de Georgie, lequel l'appela « Master Georgie », ce pour quoi il se fit reprendre par le groom qui avait appris à Georgie à monter à cheval.

— Rien de changé, dit-il, avec un soupir de satisfaction, comme ils prenaient place tous trois à dîner dans la lumière tardive, tandis que les lapins sortaient de leurs terriers sur la pelouse au pied des cèdres, et que du fond des viviers, près du paddock, les grosses truites montaient vers leur repas du soir.

— Nos changements à nous sont finis, mon enfant, dit sa mère tendrement ; et maintenant que je commence à m'habituer à votre taille et à votre teint (vous êtes très bruni, Georgie), je m'aperçois que vous n'avez pas changé le moins du monde. Vous êtes exactement comme votre père.

Celui-ci rayonnait en contemplant ce fils selon son cœur : »... le plus jeune major de l'armée, et qui devrait avoir la V. C.3, Monsieur », et le maître d'hôtel écouta, oubliant l'impassibilité de son masque professionnel, Master Georgie parler de la guerre telle qu'on l'entend aujourd'hui, parmi les interruptions de son père.

Ils sortirent sur la terrasse fumer parmi les rosiers, et l'ombre de la vieille maison s'allongeait sur cet admirable feuillage des arbres d'Angleterre dont la teinte est le seul vert vivant au monde.

— Parfait ! Par Jupiter, c'est parfait ?

Georgie regardait la rondeur des futaies au-delà des paddocks : là s'alignaient les cages à faisans blancs, et l'atmosphère dorée s'emplissait d'arômes, de rumeurs sacrées et vénérables. Georgie sentit le bras de son père serrer le sien.

— Ce n'est pas trop mal — mais Hodie mihi, cras tibi, n'est-il pas vrai ? Je pense que vous allez nous revenir un de ces matins avec une femme sous le bras, si vous n'en avez pas déjà une, hein ?

— Vous pouvez vous tranquilliser, sir. Je n'en ai pas.

— Après tant d'années ? dit la mère.

— Je n'avais pas le temps, maman. Le métier se charge d'occuper son homme, de nos jours, et la plupart de mes camarades de mess ne sont pas mariés non plus.

— Mais vous devez en avoir rencontré par centaines dans le monde..., au bal, etc. ?

— Mais, maman, je ne danse pas.

— Il ne danse pas ? À quoi avez-vous passé votre temps, alors ?... À répondre pour des dettes de camarades ? dit le père.

— Oh ! oui ; j'ai fait un peu de cela aussi ; mais voyez-vous, de la façon dont vont les choses aujourd'hui, on a besoin de ne pas perdre une minute, si on veut se tenir au courant du métier, et mes journées ont toujours été trop remplies pour que je coure le guilledou la moitié de la nuit.

— Humm !... dit le père d'un ton soupçonneux.

— Il n'est jamais trop tard pour apprendre. Nous devrions donner une sorte de pendaison de crémaillère aux gens des environs, maintenant que vous voilà revenu. À moins que vous ne désiriez aller à Londres tout droit, cher Georgie ?

— Non. Je ne désire rien de mieux que ceci. Restons tranquilles à jouir de notre bonheur. Je pense qu'en cherchant je trouverai bien quelque bête à monter ?

— Vu qu'on m'a réduit aux vieux bais, ces dernières six semaines, parce qu'il fallait préparer les autres pour Master Georgie, je pense bien qu'il doit y en avoir, dit le père avec un petit rire. Ils me rappellent de cent façons que c'est mon tour à présent de prendre la seconde place.

— Les brutes !

— Ce n'est pas ce que votre père veut dire, mon enfant ; mais chacun fait de son mieux pour fêter votre retour ; et vous êtes content, n'est-ce pas ?

— Parfait ! Parfait ! Rien ne vaut l'Angleterre... quand on a fait sa besogne.

— Voilà la vraie manière d'envisager la chose, mon fils.

Et ainsi du haut en bas de l'allée pavée, jusqu'au moment où le clair de lune jeta ses ombres longues. Alors la mère rentra et se mit à jouer certains airs qu'un petit garçon réclamait jadis ; on apporta les chandeliers d'argent trapus, et Georgie grimpa aux chambres de l'aile ouest, qui lui avaient servi naguère de nursery et de salle de jeux. Alors, qui donc vint le border pour la nuit sinon sa mère en personne ? Elle s'assit sur le lit, et ils causèrent une grande heure, comme il convient de mère à fils si notre Empire doit augurer quelque durée. Avec la ruse profonde des femmes simples, elle posa des questions et suggéra des réponses faites pour éveiller quelque signe sur le jeune visage qu'encadrait l'oreiller, mais elle ne perçut ni battement de paupière ni souffle précipité, ni dans les réponses rien d'évasif ni d'hésitant. De sorte qu'elle le bénit et l'embrassa sur la bouche, laquelle n'est pas toujours propriété maternelle, et dit plus tard à son mari une chose qui le fit éclater en rires incrédules et profanes.

Toute la maisonnée attendait Georgie le lendemain matin, depuis le plus grand cheval de selle, « une bouche comme un gant de peau, Master Georgie », jusqu'au second garde qui flânait négligemment à l'horizon, la canne de pêche préférée de Georgie à la main. Il n'y avait pas de mots pour exprimer le charme de tout cela, de tout, y compris l'insistance de sa mère pour l'enlever en landau (le cuir avait toujours l'odeur chaude familière aux dimanches de sa jeunesse) et l'exhiber dans toutes les maisons amies à six milles à la ronde ; et son père l'emmena en ville déjeuner au club, où il le présenta, tout à fait sans en avoir l'air, à pas moins de trente anciens guerriers dont les fils n'étaient pas les plus jeunes majors de l'Armée et n'avaient pas le D. S. O. Après quoi, ce fut le tour de Georgie ; et, se souvenant de ses amis, il remplit la maison d'officiers, du modèle qui habite des logements bon marché à Southsea ou à Montpelier-Square, Brompton — tous gens de cœur, mais peu fortunés. Sa mère s'aperçut qu'il fallait des jeunes filles pour jouer avec eux ; et comme il n'en manquait pas aux environs, la vieille demeure se mit à bruire comme un colombier en avril. Ils bouleversèrent la maison sous prétexte de comédie d'amateurs, Subitement disparus dans les jardins au moment de répéter ; ils firent main basse sur les chevaux et tous les véhicules disponibles à commencer par la charrette et le gros poney ; ils se laissèrent choir dans l'étang aux truites ; organisèrent des pique-niques et des parties de tennis ; se perchèrent deux à deux sur des barrières à la tombée du jour, et Georgie découvrit qu'il n'était lui-même en rien nécessaire à leur agrément.

— Ma parole ! dit-il en voyant disparaître le dernier des amis. Ils disent qu'ils se sont amusés, mais ils n'ont pas fait la moitié de ce qu'ils annonçaient.

— Je sais qu'ils se sont amusés énormément, dit la mère. Vous êtes un bienfaiteur public, mon Georgie.

— Maintenant, nous allons recommencer à rester tranquilles, dites ?

— Oh ! tout à fait. J'ai une excellente amie dont je désire que vous fassiez la connaissance. Elle ne pouvait pas venir avec la maison si pleine, car elle est souffrante, et elle voyageait au moment de votre arrivée. C'est une Mrs Lacy.

— Lacy ! Je ne me rappelle pas ce nom-là par ici.

— Non. Elles sont arrivées après votre départ pour l'Inde, elles venaient d'Oxford. C'est là que son mari est mort et qu'elle a, je crois, perdu une partie de sa fortune. Elles ont acheté « Les Pins » sur la route de Bassett. C'est une femme charmante et nous les aimons beaucoup toutes les deux.

— Ne disiez-vous pas qu'elle était veuve !

— Elle a une fille. Voyons, je l'avais dit, mon cher enfant ?

— Est-ce qu'elle tombe dans les viviers, et pousse des petits cris et rit tout le temps, et « Oh ! Major Gottah ! » etc. ?

— Non, pas du tout. C'est une jeune fille très douce, et très musicienne aussi. Elle vient toujours ici avec ses partitions, elle compose ; et généralement elle travaille toute la journée, de sorte que vous...

— Vous parlez de Miriam ? dit le père en se rapprochant.

La mère obliqua de son côté à portée de coude.

Le père de Georgie n'entendait pas la finesse.

— Oh ! Miriam est un amour de fille. Elle joue à merveille. Elle monte à cheval aussi dans la perfection. On la gâte ici. Elle m'appelait toujours...

Le coude fit son office ; ignorant, mais toujours soumis, le père se tut.

— Comment vous appelait-elle, sir ?

— Toute espèce de petits noms d'amitié. J'aime beaucoup Miriam.

— Ça sonne juif... Miriam.

— Juif ! Vous allez bientôt vous traiter de juif vous-même. C'est une Lacy, de Herefordshire. Quand sa tante mourra...

Le coude récidiva.

— Oh ! Vous ne la verrez guère, Georgie. Sa musique et sa mère l'occupent toute la journée. En outre, vous allez à Londres demain, n'est-ce pas ? Je croyais qu'il s'agissait d'une conférence à l'Institut ?

C'était la mère qui parlait.

— À Londres, ces jours-ci ! Quelle folie !

De nouveau le père se fit rabrouer.

— J'en avais quelque idée, mais ce n'est pas sûr, dit le fils de la maison.

Pourquoi sa mère tâchait-elle de l'éloigner parce qu'on attendait une jeune personne à musique et sa mère infirme ? Des inconnues qui donnaient à son père des petits noms d'amitié — il n'aimait pas beaucoup cela. Il se réservait de surveiller ces personnes entreprenantes qui n'habitaient le Comté que depuis sept ans.

Tout cela, sa mère enchantée le lut sur sa physionomie, sans perdre une minute son air de douceur et de détachement.

— Elles arrivent ce soir pour dîner. Je leur envoie la voiture, et elles ne resteront guère qu'une semaine.

—Peut-être irai-je à Londres. Je ne sais pas encore.

Georgie s'éloigna d'un air irrésolu. Il y avait une conférence à l'Institut des Services-Unis sur la distribution des munitions de guerre en campagne et le conférencier était justement l'homme dont les théories irritaient le plus le major Cottar. Une chaude discussion s'ensuivrait assurément, et peut-être l'induirait-on à parler. Cet après-midi-là, il prit sa ligne et descendit taquiner la truite.

— Bonne pêche, mon Georgie ! dit la mère du haut de la terrasse.

— Je crains bien que non, maman. Tous ces citadins, et les femmes en particulier ont effarouché les truites pour des semaines. Il n'y en a pas une qui veuille mordre... je vous assure. Pensez donc. Quand on trépigne et qu'on braille sur la berge, comme pour raconter à chaque poisson, sur un demi-mille de rivière, ce qu'on va faire exactement, et ensuite qu'on leur jette une brute de mouche comme un pavé... Par Jupiter, cela me ferait peur à moi, si j'étais truite !

Les choses toutefois ne prirent pas aussi mauvaise tournure qu'il s'y attendait. Au second coup de ligne, une grosse truite de trois quarts de livre le mit en campagne, et il partit, suivant le courant, tantôt tapi derrière les joncs et les reines-des-prés, tantôt rasé contre une charmille le long d'un ruban de rive large d'un pied, là où il pouvait voir les truites sans qu'elles-mêmes parvinssent à le distinguer des feuillages ; tantôt à plat ventre sous la voûte des arbres pour fouetter mieux d'une mouche oblique quelque remous bruissant sur un fond de gravier moucheté d'ombres agiles. Mais il n'y avait pas un pouce de la rivière qui ne lui fût familier dès l'enfance, et chacune à leur tour, les aïeules, les retorses parmi les racines noyées, les grosses, les pesantes sous l'écume mousseuse, au bas de quelque rapide, qui tétaient paresseusement, comme des carpes, subirent leur destin, victimes de la main qui feignait si délicatement l'étincelle et l'essor d'une mouche prête à pondre. Par conséquent, Georgie se trouva à cinq milles de la maison à l'heure où il aurait dû commencer de s'habiller pour le dîner. La femme de charge avait veillé à ce que son enfant ne partît pas à vide, et, avant de s'en retourner, il s'assit pour sabler un excellent bordeaux accompagné de sandwiches à l'œuf et d'autres friandises, que la tendresse des femmes n'est jamais lasse de combiner pour l'homme inattentif. Puis vint le retour, la loutre qu'on surprend à gratter, en quête de moules d'eau douce, les lapins à la lisière des hêtres, qui fourragent dans le sainfoin, le hibou blanc aux allures de gendarme, épiant les petits mulots, enfin sur tout cela le lever de la lune. Alors, pliant sa ligne, il regagna la maison par des trous de haies qu'il se rappelait bien. Il fit un détour pour rentrer, car, bien qu'il eût licence de violer toutes les lois du logis à toutes les heures du jour, la règle de son enfance restait irréfragable ; après avoir péché, on rentrait par la petite porte du jardin, on se nettoyait dans l'office, et on ne se présentait pas devant ses aînés ni ses supérieurs sans avoir fait sa toilette.

— Dix heures et demie, par Jupiter ! Allons, nous mettrons cela sur le compte de la pêche. Elles n'ont pas besoin de me voir le premier soir, en tout cas. Ils sont allés se coucher, probablement. (Il passa sous tes fenêtres du salon, qui étaient ouvertes.) Mais non. Ils ont l'air très confortable là-dedans.

Il pouvait voir son père dans son fauteuil habituel, sa mère dans le sien, et le dos d'une jeune fille au piano, près du grand vase. Le jardin revêtait une grâce semi-divine, dans le clair de lune, et il retourna sur ses pas, parmi les roses, pour finir sa pipe.

Un prélude expirait et une voix s'éleva, de celles qu'en son enfance il avait coutume d'appeler « crémeuse », un contralto ample et franc ; et voici le chant qu'il entendit, syllabe pour syllabe :

Derrière la dune au pourpris changeant,
Où le phare isolé s'élève,
Sais-tu le chemin du Pays Clément,
Au bord de l'océan des Rêves ?
Où le miséreux, en fermant les yeux
Oubliera le mal qui le ronge ?
Mais nous, hélas ! Oh ! pitié de nous,
Nous qui veillons, ah ! plaignez-nous !
L'implacable Jour ramène nos vœux
Du seuil de la Cité des Songes.

Derrière la dune au pourpris changeant,
Où fuiront nos tendres féeries,
Tu peux contempler le Pays Clément.
O fatigue à jamais bannie !
Pleurant à l'écart du morne rempart,
L'espoir nous leurre à ses mensonges...
Ah ! nous... Plaignez-nous, plaignez-nous, hélas !
Nous qui veillons, ah ! plaignez-nous !
L'implacable Jour ramène nos pas
Du seuil de la Cité des Songes.

Quand le dernier son s'éteignit, il se sentit tout à coup la bouche sèche et des pulsations inconnues à la voûte du palais. La femme de charge, convaincue qu'il était tombé à l'eau et avait pris froid, l'attendait à fin de bons conseils en haut de l'escalier, et, comme il ne sembla ni la voir ni l'entendre, descendit raconter une extravagante histoire qui amena une minute après la mère du jeune homme à la porte de la chambre. Elle frappa.

— Il n'est rien arrivé, mon enfant ? Harper prétendait que vous n'étiez pas...

— Non ce n'est rien. Je vais très bien, maman. Je vous en supplie, ne vous inquiétez pas.

Il ne reconnut pas sa propre voix, mais qu'était-ce que cela auprès de l'objet de ses réflexions ? Évidemment sans aucun doute possible, toute cette coïncidence était pure folie. Il se le prouva pour la plus grande satisfaction du major George Cottar, lequel allait à Londres le lendemain assister à une conférence sur la distribution des munitions de guerre en campagne ; et la preuve une fois faite, de tout l'élan de son âme, de sa cervelle, de son cœur et de son corps, Georgie s'écria joyeusement : « C'est elle ! Celle du Bief du Lis... du Continent Perdu... de l'Allée des Trente Milles... l'amie du tas de bois mort. Je la reconnais, moi ! »

Au matin, il s'éveilla tout raide et gourd dans son fauteuil. Au plein jour, la situation ne lui parut pas plus normale. Mais il faut qu'un homme mange, et il descendit déjeuner, le cœur entre les dents, en faisant effort pour se contenir.

— En retard, comme toujours, dit la mère. Mon fils, Miriam.

Une grande jeune fille en noir leva les yeux sur les siens, et Georgie sentit tout son empire sur lui-même l'abandonner, en même temps qu'il se disait : « Elle ne sait pas. » Il l'examina froidement et d'un regard critique. C'était bien l'abondante chevelure noire, formant pointe sur le front comme un bonnet de veuve et rejetée en arrière avec cette ondulation particulière au-dessus de l'oreille ; c'étaient les yeux gris légèrement rapprochés ; la lèvre un peu courte, le menton résolu et le port de tête qu'il connaissait bien. C'était aussi la même petite bouche, nettement ciselée, dont il avait reçu le baiser.

— Georgie... mon enfant ! dit la mère d'un ton de surprise, tandis que Miriam, ainsi dévisagée, rougissait.

— Je... je vous demande pardon, balbutia-t-il. Je ne sais si ma mère vous l'a dit, mais il y a des moments où je suis plutôt idiot, surtout avant déjeuner. C'est... c'est une infirmité de famille.

Il se tourna vers les réchauds du buffet. Il était content. Elle ne savait pas... Elle ne savait pas.

Sa conversation pendant le reste du repas donna l'impression d'un doux gâtisme, bien que sa mère ne se rappelât pas avoir jamais vu son garçon si beau. Comment une jeune fille, et surtout douée du discernement de Miriam, pouvait-elle se dispenser d'adoration et d'hommage ? Mais Miriam était profondément blessée. Jamais on ne l'avait encore dévisagée de la sorte et elle se retira promptement dans sa coquille, lorsque Georgie annonça qu'il avait changé d'avis pour Londres et qu'il comptait tenir compagnie à Miss Lacy, si elle n'avait rien de mieux à faire.

— Oh ! mais, je ne voudrais pas vous déranger. Je travaille. J'ai à faire toute la matinée.

— Qu'est-ce qui a pris à Georgie de se conduire si bizarrement ? soupira la mère en son for intérieur. Miriam est une vraie sensitive... comme sa mère.

— Vous composez, n'est-ce pas ? Quel joli talent ! (« Ours... espèce d'ours ! » pensait Miriam.) Il me semble vous avoir entendue chanter en rentrant de la pêche hier soir. Il s'agissait d'un Océan des Rêves, n'est-ce pas ? (Miriam tressaillit jusqu'au fond de l'âme. Ceci l'exaspérait.) Une chanson ravissante. Comment vous vient-il des idées pareilles ?

— Vous n'avez composé que la musique, ma chère enfant, n'est-ce pas ?

— Les paroles aussi, maman. J'en suis sûr, dit Georgie, l'œil étincelant.

Non certes, elle ne savait pas.

— Oui ; z'ai écrit aussi les paroles.

Miriam parlait lentement, se souvenant qu'elle zézayait dans ses moments de nervosité.

— Mais comment pouviez-vous savoir cela, vous, Georgie ? dit la mère, aussi fière que si le plus jeune major de l'armée, encore âgé de dix ans, venait d'exhiber ses talents devant des visites.

— J'en étais sûr, de manière ou d'autre. Oh ! il y a en moi, maman, des tas de choses dont vous ne vous doutez pas. Ça m'a tout l'air d'une journée de chaleur qui s'annonce... de ce que vous appelez chaleur en Angleterre. Vous soucieriez-vous d'une promenade à cheval cet après-midi. Miss Lacy ? Nous partirions après le thé, si vous voulez.

Miriam ne pouvait décemment refuser, mais toute femme se fût aperçue qu'elle ne débordait pas de joie.

— Ce serait charmant si vous preniez la route de Bassett. Cela m'éviterait d'envoyer Martin au village, dit la mère pour remplir les silences.

Comme toutes les bonnes maîtresses de maison, elle avait un faible, une véritable manie pour les petites stratégies propres à épargner des frais de chevaux et de véhicules. Les hommes de la famille se plaignaient d'être réduits par elle au rang de portefaix, et il courait une légende suivant laquelle elle aurait dit au père, un matin de chasse à courre : « S'il vous arrivait par hasard de faire l'hallali près de Bassett, mon ami, et s'il n'est pas trop tard, cela vous serait-il égal de faire un petit détour pour me rassortir cet échantillon ? »

— Je savais que cela allait venir. Vous ne perdez jamais une occasion, mère. Si c'est du poisson ou une malle, je me récuse, dit Georgie en riant.

— Ce n'est qu'un canard. On peut arranger le paquet très proprement chez Mallet, dit la mère avec simplicité. Cela ne vous fait rien, n'est-ce pas ? Nous souperons légèrement à neuf heures, il fait si chaud.

La longue journée d'été sembla durer des siècles ; mais enfin arriva le moment du thé sur la pelouse, et Miriam apparut.

Avant qu'il eût le temps de lui offrir son aide, elle fut en selle d'un bond, le bond de l'enfant qui sautait sur le poney pour la course des Trente Milles. Le jour n'en finissait pas de tomber, quoique Georgie descendît trois fois pour enlever des pierres imaginaires du sabot de Rufus. On hésite à dire même des choses simples quand il fait grand jour, et ce que Georgie méditait n'était rien moins que simple. Aussi parlait-il peu, et Miriam éprouvait un sentiment mêlé de soulagement et de dédain. Cela l'agaçait que ce grand escogriffe sût qu'elle avait écrit les paroles de la mélodie de la veille, car une jeune fille a beau chanter tout haut ses plus secrètes fantaisies, il n'en va pas pour cela qu'elle se soucie de les voir profaner par des Philistins. Ils pénétrèrent dans la petite rue de briques rouges de Bassett, et Georgie fit d'incroyables embarras à propos de l'arrangement de ce canard. Il fallait qu'il fût emballé de telle et telle façon ; qu'il fût attaché à la selle de telle et telle autre ; huit heures avaient pourtant sonné, et il restait des milles à faire pour retourner dîner.

— Il faut nous dépêcher, dit Miriam, énervée et rageuse.

— Il n'y a pas de mal, mais nous pouvons couper par la plaine de Downhead, et faire un temps de galop sur l'herbe. Cela nous épargnera une demi-heure.

Les chevaux s'ébrouèrent sur le gazon qui sentait bon, et les ombres attardées de la nuit s'amoncelaient déjà dans la vallée, qu'ils dévalaient au galop par la grande plaine couleur de tan qui domine Bassett et la route carrossable de l'Ouest. Insensiblement ils allongèrent l'allure sans souci des taupinières, Rufus, en vrai gentleman, se réglant sur la jument de Miriam, jusqu'en haut de la côte. Puis ils volèrent de conserve le long de la pente des deux milles, le sifflement du vent dans les oreilles, au rythme battant et régulier des huit sabots et au cliquetis léger des gourmettes.

— Oh ! c'était délicieux ! s'écria Miriam, en ralentissant. Dandy et moi sommes de vieux amis, mais je ne crois pas que nous ayons jamais marché si bien ensemble.

— Non ; mais vous êtes allée plus vite, une ou deux fois.

— Vraiment ? Quand cela ?

Georgie s'humecta les lèvres.

— Vous ne vous rappelez pas l'Allée des Trente Milles... avec moi... quand « Ils » étaient derrière nous... sur la route de la baie, avec la mer à gauche, en allant vers le Réverbère sur les Dunes ?

La jeune fille ouvrit la bouche comme si elle suffoquait :

— Quoi... Que voulez-vous dire ? s'écria-t-elle d'une voix affolée.

— L'Allée des Trente Milles, et... et tout le reste.

— Vous dites... Il n'y avait rien dans ce que j'ai chanté à propos de l'Allée des Trente Milles. Je sais que non. Je n'en ai jamais parlé à âme qui vive.

— Non, mais vous avez parlé du policeman Jour et de la lumière au sommet des dunes, et de la Ville du Sommeil. Tout cela se tient, vous savez... c'est le même pays... et ce n'était pas difficile de voir où vous étiez allée.

— Bonté divine !... Cela se tient... naturellement, cela se tient ; mais... je suis allée... vous êtes allé... Oh ! mettons-nous au pas, s'il vous plaît, ou je vais tomber !

Georgie se rangea le long de la jument, et, agissant sur sa bride d'une main qui tremblait, mit Dandy au pas. Miriam sanglotait comme il avait vu sangloter un homme frappé par une balle.

— Ça ne fait rien... ça ne fait rien, murmura-t-il d'une voix étranglée. Seulement... seulement, c'est vrai, vous savez.

— Vrai ! Suis-je folle ?

— Non, à moins que je ne sois fou, moi aussi. Tâchez, je vous en conjure, de réfléchir une minute de sang-froid. Est-il concevable qu'un homme sache qu'il existe un rapport quelconque entre vous et l'Allée des Trente Milles à moins qu'il ne l'ait parcourue aussi ?

— Parcouru quoi ? Où donc ? Dites-moi !

— Là-bas... où que ce soit... dans notre pays, je suppose. Vous rappelez-vous la première fois que vous l'avez parcourue... C'est l'Allée des Trente Milles dont je veux parler ? Oui, vous vous en souvenez ?

— Ce n'étaient que des rêves... rien que des rêves !

— Oui, mais dites-moi, je vous en prie ; parce que je sais.

— Laissez-moi réfléchir. Je... nous ne devions sous aucun motif faire le moindre bruit.

Elle fixait l'intervalle des oreilles de sa bête avec des yeux sans regard, le cœur étreint d'angoisse.

— Parce qu' « Il » allait mourir dans la grande maison ? continua Georgie en agissant de nouveau sur les rênes.

— Il y avait un jardin avec des grilles vert et or... qui brûlaient au toucher. Vous rappelez-vous ?

— Un peu. J'étais assis de l'autre côté du lit avant qu' « Il » toussât et les « Autres » sont entrés.

— Vous !... (la voix grave de la jeune fille sonnait pleine et profonde, presque surnaturelle, et ses yeux grands ouverts flambaient dans l'ombre, tandis que leur regard le perçait comme une lame). Alors, vous êtes le petit... mon petit du tas de broussailles, et je vous ai connu toute ma vie.

Elle s'inclina en avant sur le cou de la jument. Georgie maîtrisa la torpeur qui s'emparait de ses membres et lui passa un bras autour de la taille. La tête de la jeune fille roula sur son épaule, et il se surprit, la bouche sèche, à murmurer des choses que jusqu'alors il n'avait cru exister qu'imprimées dans les romans. Par bonheur, les chevaux étaient sages. Elle ne fit aucun effort pour se dégager en reprenant ses sens, mais resta sans bouger et répétant à voix basse :

— Oui, sans doute, c'est vous. Et dire que je ne savais pas... que je ne savais pas.

— Je l'ai su hier soir ; et aussi quand je vous ai vue à déjeuner...

— Oh ! voilà pourquoi ? J'ai été surprise sur le moment. Cela devait arriver, naturellement.

— Je ne pouvais pas parler avant maintenant. Laissez votre tête où elle est, mon amie. Tout va bien maintenant... tout va bien, n'est-ce pas ?

— Mais comment se fait-il que je n'aie pas su, moi... après tant d'années ? Je me rappelle... oh ! que de choses je me rappelle.

— Dites-m'en quelques-unes. Je ferai attention aux chevaux.

— Je me rappelle vous avoir attendu quand le steamer rentrait. Et vous ?

— Au Bief du Lis, plus loin que Hong-Kong et Java ?

— Est-ce que vous l'appelez comme cela, vous aussi ?

— Vous m'avez dit son nom quand j'étais perdu dans le Continent. C'est vous qui m'avez montré la route à travers les montagnes ?

— Quand les îles glissaient ? Évidemment, car vous êtes le seul être que je me rappelle. Tous les autres, c'étaient « Eux ».

— D'affreuses brutes, hein ?

— Oui, je me vois encore vous montrant pour la première fois l'Allée des Trente Milles. Vous montez à cheval absolument comme vous faisiez... alors vous êtes bien vous !

— C'est étrange. Je pensais la même chose de vous cet après-midi. N'est-ce pas merveilleux ?

— Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Comment se fait-il que vous et moi, tout seuls parmi les millions de gens qui peuplent le monde, nous ayons cette... cette chose entre nous ? Qu'est-ce que cela veut dire ? J'ai peur.

— Ceci ! dit Georgie. (Les chevaux activèrent le pas. Ils crurent avoir entendu un appel.) Peut-être que. lorsque nous mourrons, nous en découvrirons davantage, mais pour le moment, cela veut dire ceci.

Il n'y eut pas de réponse. Qu'eût-elle dit ? Selon le cours ordinaire du monde, ils se connaissaient depuis un peu moins de huit heures et demie, mais ce mystère défiait les possibilités de ce monde. Il y eut un très long silence, pendant lequel l'air qu'aspiraient leurs narines leur semblait froid et coupant comme des émanations d'éther.

— C'est la seconde fois, chuchota Georgie. Vous vous rappelez, n'est-ce pas ?

— Non, ce n'est pas la seconde fois, répondit-elle avec emportement. Ce n'est pas la seconde fois !

— Sur les dunes, l'autre nuit... il y a des mois. Vous étiez juste comme aujourd'hui, et nous avons couru des milles de pays.

— Il n'y avait personne, aussi. Ils étaient partis. Personne ne nous a fait peur. Je me demande pourquoi ?

— Oh ! si vous vous rappelez cela, vous devez vous rappeler le reste. Avouez !

— Je me rappelle des quantités de choses, mais je sais que cela, non. Jamais je n'ai... jusqu'à tout à l'heure.

— Vous l'avez fait, chère.

— Je sais que non, parce que... Oh ! à quoi bon rien cacher !... parce qu'en vérité j'en avais l'intention arrêtée.

— Et vous l'avez fait en vérité.

— Non, je voulais ; mais quelqu'un d'autre est venu.

— Il n'y avait personne d'autre. Jamais, vous entendez, jamais.

— Pardon... mais il y a toujours quelqu'un. C'était une autre femme... là-bas sur la mer. Je l'ai vue, c'était le 26 mai. J'ai la date inscrite sur un papier quelque part.

— Oh ! vous avez noté vos rêves, vous aussi ? C'est étrange, ce que vous dites au sujet de l'autre femme, car je me trouvais justement en mer à cette époque-là.

— J'avais raison. Comment saurais-je ce que vous avez fait... éveillé. Et je croyais qu'il n'était que lui !

— Jamais vous n'avez eu plus grand tort dans votre vie. Voyez ce petit caractère ! (Et Georgie, sans le savoir, commit ici le plus noir parjure.) Ce... ce n'est pas une chose à dire à tout le monde, parce qu'on rirait ; mais sur ma parole et sur mon honneur, ma chérie, personne au monde, sauf mes parents, ne m'a jamais embrassé de toute ma vie. Ne riez pas, mon amie. Je ne le dirais pas à d'autres qu'à vous, mais c'est la sainte vérité.

— Je le savais ! Vous êtes vous. Oh ! je le savais que vous viendriez un jour ; mais je ne savais pas le moins du monde que c'était vous, jusqu'au moment où vous avez parlé.

— Allons, un autre baiser.

— Et vous n'avez jamais regardé ni cherché ailleurs ? Mais, toute la terre ronde devait vous adorer dès l'instant où vous paraissiez, Ami.

— Ils l'ont gardé pour eux, alors. Non, je n'ai jamais fait attention à personne.

— Et nous allons être en retard pour dîner... horriblement en retard. Oh ! comment vais-je faire pour vous regarder en face, aux lumières, devant votre mère... et la mienne !

— Nous ferons semblant que vous êtes Miss Lacy jusqu'au moment opportun. Quel est le temps de rigueur pour les fiançailles ? Je suppose qu'il faudra en passer par tous les embarras des fiançailles ordinaires, n'est-ce pas ?

— Oh ! ne parlons pas de cela. C'est si banal. Je pense à quelque chose que vous ne savez pas. J'en suis sûre. Quel est mon nom ?

— Miri... Non, ce n'est pas cela, par Jupiter ! Attendez une seconde, et cela va me revenir. Vous ne pouvez pas être... Non ?... Quoi, ces vieux contes... d'avant le collège ! Je n'y ai plus jamais pensé depuis ce temps-là jusqu'à maintenant. Seriez-vous la seule, l'unique « Anniélouise » ?

— C'est ainsi que vous m'avez toujours appelée depuis le commencement. Oh ! nous entrons dans l'avenue, et nous devons avoir une heure de retard.

— Qu'importe ? La chaîne remonte donc à ce temps-là ? Oui, sans doute. Il faut que je fasse le tour de la maison avec cette pestilence de vieil oiseau... le diable l'emporte !

— « Ah, ah ! dit la cane en riant... » Vous souvenez-vous de ça ?

— Oui, je m'en souviens... et des pots de fleurs sur mes pieds, et tout. Nous ne nous sommes jamais quittés depuis ce temps-là ; et il faut que je vous dise adieu jusqu'au dîner. C'est sûr que je vous verrai à dîner ? Sûr que vous ne vous cacherez pas dans votre chambre, ma chérie, et ne me laisserez pas seul toute la soirée ? Au revoir, mon amie... au revoir.

— Au revoir. Ami, au revoir. Faites attention à la voûte ! Ne laissez pas Rufus se jeter à fond de train dans son écurie. Au revoir. Oui, je descendrai pour dîner ; mais... qu'est-ce que je vais devenir quand je vous verrai aux lumières ?





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