Interface V2.03


Traduction et notes de phil.ae © 2007

Chevauche sans le fouet, chevauche à bride relâchée,
Même si le pli est pris, viendra un jour
Où le poulain devra apprendre à sentir
La cravache qui tombe, la gourmette qui écorche,
Et l'aiguillon de l'éperon.
Au hasard de la vie


Ceci n'est pas exactement un conte. C'est un tract ; et j'en suis immensément fier. Faire un tract est une fête.

Tout homme a droit à ses propres opinions religieuses, mais aucun homme — encore moins un jeune homme — n'a le droit de les pousser dans la gorge des autres hommes. Le Gouvernement envoie des Civils bizarre ici et là, mais McGoggin était le plus étrange de ceux-ci depuis une longue période. Il était intelligent — brillamment — mais son intelligence suivait le mauvais chemin. Plutôt que de s'en tenir à l'étude des langues vernaculaires, il avait lu des livres écrits par un certain Comte, je crois, et un homme nommé Spencer [Vous les trouverez à la bibliothèque.] Ils discourent sur des entrailles des gens du point de vue d'hommes qui n'ont pas d'estomac. Il n'y avait pas d'interdiction contre ces lectures, mais sa maman aurait dû lui donner une gifle. Elles fermentèrent dans sa tête, et il arriva dans l'Inde avec une religion raréfiée en plus de son travail. Ce n'était pas vraiment une croyance. Cela prouvait seulement que les hommes n'avaient pas d'âme, qu'il n'y avait pas de Dieu et pas d'Au-delà, et que vous deviez vous soucier toute votre vie du bien de l'Humanité.

Un des dogmes mineurs semblait être que la chose la plus coupable que de donner un ordre était d'y obéir. Du moins, c'est ce que McGoggin disait, mais je le suspecte d'avoir mal lu ses livres élémentaires.

Je ne dis pas un mot contre cette croyance. Elle a été élaborée là-haut, en Ville, là où il n'y a rien que des machines, de l'asphalte et de grandes constructions — le tout fondu dans le brouillard. Naturellement, un homme grandit en pensant qu'il n'y a personne de plus haut que lui, et que le Bureau des Travaux Métropolitains fait tout. Mais dans l'Inde, là où vous voyez vraiment l'humanité — brute, brune et nue — avec rien entre elle et le ciel flambant, et seulement la terre fatiguée, surexploitée sous ses pieds nus, alors cette notion disparait, et bien des gens reviennent à des théories plus simples. La vie, dans l'Inde, n'est pas assez longue pour la perdre à prouver qu'il n'y a personne en particulier à la tête des affaires. C'est une simple raison. Le Député est au-dessus de l'Assistant, le Commissaire au-dessus du Député, le Lieutenant-gouverneur au-dessus du Commissaire, et le Vice-roi au-dessus de tous quatre, et sous les ordres du Secrétaire d'Etat, lequel est responsable devant l'Impératrice. Si l'Impératrice n'est pas responsable devant son Créateur — ou s'il n'y a pas de Créateur devant lequel elle se sente responsable — l'entier système de Notre administration doit être faux — ce qui est manifestement impossible. À la Maison des hommes peuvent être excusés. Ils sont à l'étable, bien soignés, bien nourris et pleins d'entrain, « fringants » intellectuellement. Quand vous emmenez à l'exercice un gras cheval d'étable fringant d'esprit, il va tant baver et tellement écumer sur le mors que vous n'en verrez plus les branches. C'est pourtant toujours le même mors. Les hommes ne deviennent pas « fringants » d'esprit dans l'Inde. Le climat et le travail empêchent de jouer avec les mots comme s'il s'agissait de briques.

Si McGoggin avait gardé pour lui ses croyances, avec les lettres capitales et les fins de mots en « isme », rien ne serait arrivé, mais ses grands-pères des deux côtés étaient des prédicateurs wesleyens, et son esprit avait une tendance naturelle au prêche. Il voulait que chacun au Club constate en lui-même l'absence d'une âme, et l'aide à éliminer son Créateur. Comme bon nombre des hommes le lui avaient dit, lui indubitablement n'avait pas d'âme, car il était si jeune, mais il ne s'ensuivait pas que ses ainés soient pareillement mal développés — et qu'il existe un monde futur ou pas, un homme devait pouvoir lire son journal dans celui-ci. « Mais ce n'est pas le propos — ce n'est pas le propos ! » avait l'habitude de dire Aurelian. Alors Les hommes lui jetaient les coussins des sofas et lui disaient de partir vers n'importe quel endroit en lequel il croyait. Ils l'avaient baptisé « le Blastoderme » — il avait dit être issu d'une famille de ce nom quelque part, dans les âges préhistoriques, — et par l'insulte et le rire, tous s'efforçaient de le rendre muet, car il était une pure nuisance au Club, en plus d'être une offense aux hommes plus âgés. Son Commissaire Adjoint, qui travaillait sur la Frontière alors qu'Aurelian était encore au berceau, lui dit que, pour un garçon intelligent, il était un très grand idiot. Et aussi, que s'il devait continuer de cette façon, il serait pris au Secrétariat dans quelques années. Il était du genre qui convient pour cela — tout dans la tête, aucun physique et une centaine de théories. Pas une âme ne s'occupait de l'âme de McGoggin. Il pouvait bien en avoir deux, ou aucune, ou quoi que ce soit d'autre. Son affaire était d'obéir aux ordres et de rester à la hauteur de ses dossiers, au lieu de dévaster le Club avec des « ismes ».

Il travaillait brillamment — mais il ne pouvait accepter un ordre sans tenter de le perfectionner. La faute en revenait à ses croyances. Elles rendaient les hommes trop responsables et en laissaient trop à leur honneur. Il est possible de monter un vieux cheval avec seulement un licol, mais pas un jeune poulain. McGoggin prenait plus à cœur ses dossiers qu'aucun autre homme cette année-là. Il se figurait que rendre un jugement de treize pages dans une affaire de quinze roupies — dans laquelle les deux parties mentaient à l'envi — faisait avancer la cause de l'Humanité. Dans tous les cas, il travaillait trop, se souciait et se tracassait à propos des reproches qu'il recevait, et continuait ses lectures sur ses ridicules croyances en dehors des heures de bureau, jusqu'à ce que le Docteur l'avertisse qu'il était surmené. Aucun homme ne peut trimer à dix-huit annas par roupie au mois de juin sans en souffrir. Mais McGoggin était toujours intellectuellement « fringant » et fier de lui-même et de ses pouvoirs, et il ne comprenait aucune allusion. Il travaillait régulièrement neuf heures par jour.

— Très bien, » dit le Docteur, « vous serez terrassé, parce que votre machine est trop faible pour votre bau. » McGoggin était un petit homme.

Un jour l'effondrement se produisit — aussi dramatique qu'il était possible pour embellir un tract.

C'était juste avant les Pluies. Nous étions assis sous la verandah dans l'air chaud, collant et comme mort, haletants et priants que les nuages noirs et bleus descendent et apportent la fraîcheur. Très très loin de là, il y eut un léger chuchotement, qui était le rugissement des Pluies éclatant sur la rivière. Un des hommes l'entendit, se leva de sa chaise, écouta et dit, assez naturellement, « Dieu merci ! »

Alors le Blastoderme se tourna vers lui et dit, « Pourquoi ? Je vous assure que c'est seulement le résultat d'une cause parfaitement naturelle — un phénomène atmosphérique très simple. Pourquoi devriez-vous, donc, remercier un Être qui n'a jamais existé — qui n'est qu'une chimère... »

— Blastoderme, » grogna l'homme sur la chaise voisine, « fermez-la et lancez-moi le Pioneer. Nous savons tout à propos de vos chimères. » Le Blastoderme tendit le bras vers la table, prit un journal et sursauta comme si quelque chose l'avait piqué. Il donna le journal.

— Comme je le disais, » il continua lentement, avec difficulté, « — dû à des causes parfaitement naturelles — des causes parfaitement naturelles. Je veux dire... »

— Hé ! Blastoderme, vous m'avez donné l'Informateur Commercial de Calcutta. »

La poussière s'élevait en petits tourbillons, pendant que la cime des arbres oscillait et que les milans sifflaient, mais personne ne faisait attention à l'arrivée des Pluies, nous regardions fixement le Blastoderme, qui s'était levé de sa chaise et se battait avec son discours. Il dit, toujours plus lentement...

— Parfaitement concevable... dictionnaire... chêne rouge... propice... cause... retenant... volant... tout seul... »

— Le Blastoderme est saoûl, » dit quelqu'un. Mais le Blastoderme n'était pas saoûl. Il nous regardait d'une façon hébétée, et commença à se déplacer à tâtons, dans la demi-obscurité, comme les nuages se refermaient au-dessus de nous. Ensuite — avec un cri...

— Que se passe-t-il ? — Peux pas... réserver... atteindre... marché... obscur »

Mais ses paroles semblaient geler en lui, et — juste comme un double éclair coupait le ciel en trois parties et que la pluie se mettait à tomber en palpitants rideaux — le Blastoderme fut frappé de mutisme. Il est resté debout, piaffant et mâchonnant comme un cheval tenu ferme, et ses yeux étaient remplis de terreur.

Le Docteur arriva en trois minutes, et écouta l'histoire. « C'est l'aphasie, » dit-il. « Emportez-le dans sa chambre, je savais que l'effondrement arriverait. » Nous avons porté le Blastoderme jusqu'à ses quartiers sous la pluie battante, et le Docteur lui a donné du bromure de potassium pour le faire dormir.

Le Docteur nous rejoignit et nous expliqua que l'aphasie ressemblait à tous les arriérés du Gouvernement du Punjab vous tombant dessus d'un bloc. Il avait une seule fois auparavant — il s'agissait d'un sepoy — vu un cas aussi complet. J'avais vu une légère aphasie chez un homme surmené, mais ce soudain mutisme était mystérieux — encore que, comme le Blastoderme lui-même aurait pu le dire, « du à des causes parfaitement naturelles. »

— Il devra prendre des congés après ça, » dit le Docteur. « Il ne pourra pas travailler avant trois mois d'ici. Non, il ne s'agit pas de démence ou de quoi que ce soit du genre. C'est seulement une perte de contrôle complète de la parole et de la mémoire. J'imagine que cela gardera le Blastoderme tranquille, cela dit. »

Deux jours plus tard le Blastoderme retrouva la parole. La première question qu'il posa fut : « Que s'est-il passé ? » Le Docteur l'éclaira. « Mais je ne peux pas le comprendre ! » dit le Blastoderme. « Je suis tout à fait sain d'esprit, mais je ne peux pas être sûr de ma pensée, il paraît — ma propre mémoire — Le puis-je? »

— Montez dans les Collines pour trois mois, et ne pensez plus à cela, » dit le Docteur.

— Mais je ne peux pas le comprendre, » répétait le Blastoderme. « C'était mon propre esprit et ma propre mémoire. »

— Je n'y peux rien, » dit le Docteur. « Il y a bon nombre de choses que vous ne pouvez pas comprendre ; et quand vous aurez un aussi long temps de service que moi, vous saurez exactement ce qu'un homme ose appeler « sien propre » dans ce monde. »

L'attaque avait intimidé le Blastoderme. Il ne parvenait pas à comprendre. Il partit dans les Collines effrayé et tremblant, se demandant s'il lui serait permis d'atteindre la fin de toute sentence qu'il commencerait.

Cela lui donna un salutaire sentiment de défiance. L'explication légitime selon laquelle il se serait surmené par lui-même, ne le satisfit pas. Quelque chose avait essuyé la parole de ses lèvres, comme une mère essuierait le lait des lèvres de son enfant, et il était effrayé — horriblement effrayé.

Ainsi le Club se reposa jusqu'à ce qu'il soit revenu. Et si jamais vous rencontrez Aurelian McGoggin établissant la loi des choses humaines — Il ne semble pas savoir jusqu'où il était allé à propos des choses divines — posez votre index sur vos lèvres un moment, et voyez ce qui arrivera.

Ne me blâmez pas s'il vous jette un verre à la figure.




Notes.


Site père