Notes de phil.ae © 2007
Alors il empila des têtes, trente mille entassées l'une sur l'autre, le tout pour plaire à la jeune fille du Kafir, le pays où l'Oxus passe en clapotant. Farouche, le Khan Atulla dit « C'est l'Amour qui de cette créature a fait un Homme. »
(Histoire d'Oatta.)
Si vous vous en allez droit devant vous tournant le dos aux Levées et aux Listes d'Invitations du Gouvernement, sans vous arrêter en route au Bal du Commerce bien loin, par-delà les hommes et les choses que vous avez connus au cours de votre respectable vie vous traversez un beau jour la ligne Frontière, là où finit la dernière goutte de sang blanc et où commence à déferler la haute mer du sang noir. Il serait plus facile de parler, sous l'inspiration du moment, à une duchesse de la dernière création qu'aux gens de la Frontière sans violer quelques-unes de leurs conventions ou froisser leurs sentiments. Le sang noir et le sang blanc ont une drôle de façon de se mélanger. Quelquefois le blanc se montre, dans de brusques accès d'orgueil, farouche et puéril orgueil de race dévié de son cours naturel et quelquefois c'est le noir qui apparaît dans une dégradation et une humilité encore plus farouches, dans des coutumes bizarres et à demi païennes, dans d'inexplicables poussées vers le crime. Un de ces jours, ce peuple rendez-vous bien compte qu'il est très au-dessous de la classe dont est sorti Derozio, l'homme qui a imité Byron va nous donner un écrivain ou un poète ; et alors nous saurons comment ces gens vivent et ce qu'ils sentent. Jusque-là, contez sur eux tout ce que vous voudrez, vos faits et vos explications ne sauraient être absolument exacts. Mademoiselle Vezzis était venue de par-delà la Frontière pour prendre soin de quelques enfants chez une dame, en attendant qu'une nurse dûment diplômée fût arrivée sur les lieux. La dame déclara que mademoiselle Vezzis ne valait rien, qu'elle n'était pas propre et qu'elle ne montrait pas de zèle. Pas une fois il ne lui vint à l'idée que mademoiselle Vezzis avait à vivre sa propre vie, à se tourmenter de ses propres affaires, et que ces affaires étaient ce qu'il y avait au monde de plus important pour mademoiselle Vezzis. Fort peu de maîtresses de maison consentent à prendre les choses de ce biais. Mademoiselle Vezzis était noire comme du cirage, et, appréciée selon les règles de notre goût, hideusement laide. Elle portait des robes de cotonnade et des gros souliers, et quand les enfants la mettaient en colère, elle leur disait des sottises dans le langage de la Frontière, qui est en partie anglais, en partie portugais, en partie indigène. Elle manquait de charme ; mais elle avait son orgueil, et elle préférait qu'on l'appelât mademoiselle Vezzis. Chaque dimanche, elle arborait une étonnante toilette et allait voir sa maman qui demeurait, assise la plupart du temps dans une vieille chaise de canne et enveloppée d'un graisseux peignoir de tussor, au milieu d'une spacieuse garenne de maison, pleine de Vezzis, de Pereira, de Ribiera, de Lisboa et de Gonzalves et d'une population flottante de fainéants ; sans compter les reliefs du marché du jour, ail, encens éventé, vêtements jetés à terre, jupons pendus à des ficelles en guise d'écrans, vieilles bouteilles, crucifix d'étain, immortelles desséchées, mauvais petits chiens errants, statuettes en plâtre de la Vierge et chapeaux défoncés. Mademoiselle Vezzis touchait vingt roupies par mois pour faire fonction de bonne et chaque semaine elle se chamaillait aigrement avec sa mère sur la question de savoir combien elle devait verser pour les dépenses du ménage. Quand la querelle était finie, Michele D'Cruze enjambait lourdement le mur bas de pisé qui entourait la cour et s'en venait conter fleurette à mademoiselle Vezzis suivant la mode de la Frontière qui est très pointilleuse en matière de cérémonies. Michele était un pauvre diable malade et très noir, mais il avait son orgueil. Pour rien au monde il n'aurait voulu qu'on le vît fumer un huqa et il regardait de haut en bas les indigènes comme il n'appartient qu'à un homme qui a sept huitièmes de sang indigène dans les veines. La famille des Vezzis avait son orgueil aussi. Ils prétendaient descendre d'un mythique poseur de rails qui aurait travaillé au Pont du Sone quand on commença à construire des chemins de fer dans l'Inde, et ils estimaient leur origine anglaise. Michele était télégraphiste aux gages de trente cinq roupies par mois. Sa situation officielle faisait fermer les yeux à madame Vezzis sur son manque d'aïeux. Il y avait une légende compromettante Dom Anna le tailleur l'avait rapportée de Poonani d'après laquelle un Juif noir de Cochin était jadis entré par mariage dans la famille D'Cruze ; et ce n'était plus un secret qu'un oncle de madame D'Cruze était, en ce moment même, aux gages d'un club de l'Inde méridionale, où il remplissait un emploi domestique touchant de près au service des cuisines. Chaque mois il envoyait à madame D'Cruze sept roupies huit annas ; mais elle n'en ressentait pas moins très vivement la honte qui s'en attachait à la famille. Toutefois, au bout de quelques dimanches, madame Vezzis prit son parti de ces taches et elle consentit au mariage de sa fille avec Michele, à condition que Michele gagnerait au moins cinquante roupies par mois avant de se mettre en ménage. Il devait y avoir, dans cette merveilleuse prudence, un vieux reste du sang du mythique ancêtre, le poseur de rails du Yorkshire ; car de l'autre côté de la Frontière, les gens se vantent de se marier quand ils veulent non quand ils peuvent. En ce qui concernait ses chances d'avancement dans sa carrière, mademoiselle Vezzis aurait tout aussi bien pu demander à Michele de s'en aller lui chercher la lune et de la lui rapporter dans sa poche. Mais Michele était très amoureux de mademoiselle Vezzis et cela l'aida à supporter l'attente. Un dimanche il accompagna mademoiselle Vezzis à la messe et, au retour, marchant la main dans la main au milieu d'une âcre et brûlante poussière, il jura par plusieurs saints dont les noms ne vous intéresseraient pas, qu'il n'oublierait jamais mademoiselle Vezzis ; et elle, de son côté, jura sur son honneur et par les saintes le serment est conçu en termes assez curieux ; In nomine Sanctissima (ici le nom de la sainte) et ainsi de suite, le tout se terminant par un baiser sur le front, un baiser sur la joue gauche, et un baiser sur les lèvres qu'elle n'oublierait jamais Michele. La semaine suivante Michele reçut son changement, et mademoiselle Vezzis versa des larmes sur la portière du compartiment d'intermédiaire lorsqu'il quitta la gare. Si vous jetez les yeux sur une carte des télégraphes de l'Inde, vous verrez une longue ligne qui suit tous les détours de la côte depuis Backergunge jusqu'à Madras. Michele devait se rendre à Tibasu, un tout petit bureau au tiers du chemin en descendant vers le sud, pour transmettre les dépêches de Berhampur à Chicacola et pour penser, en dehors de ses heures de service, à mademoiselle Vezzis et aux chances qu'il avait de gagner cinquante roupies par mois. Pour toute compagnie il avait le grondement du golfe de Bengale et un babu bengali, rien de plus. Il envoyait des lettres puériles à mademoiselle Vezzis, avec des croix qu'il glissait sur les rebords des enveloppes. Il était depuis presque trois semaines à Tibasu quand sa chance vint. N'oubliez jamais que si un indigène n'a pas constamment sous les yeux les signes extérieurs et visibles de notre autorité, il est aussi incapable qu'un enfant de comprendre ce que signifie l'autorité ou quel est le danger de désobéir. Tibasu était un petit endroit oublié, avec quelques Mahométans de l'Orissa. Ceux-ci, n'ayant pas entendu parler du Sahib collecteur depuis quelque temps et méprisant de tout leur cœur le sous-juge indien, mirent en train une petite émeute de mohurrum pour leur propre compte. Mais les Hindous s'en mêlèrent et il y eut des têtes cassées chez les Mahométans ; sur quoi, prenant goût à ce régime de licence, Hindous et Mahométans de compagnie déchaînèrent un tumulte général, sans idée arrêtée, simplement pour voir jusqu'où ils pourraient aller. On se pilla les boutiques entre voisins et on régla les vieux comptes suivant toutes les règles. Ce fut une vilaine petite émeute, mais qui ne valait pas la peine d'être mise dans les journaux. Michele travaillait dans son bureau quand il entendit le son qu'un homme n'oublie jamais dans toute sa vie le ah-ya d'une foule furieuse. (Quand ce son baisse d'environ trois tons et en vient à ressembler au bourdonnement d'un do indistinct, celui qui l'entend fera bien de s'en aller, s'il est seul). L'inspecteur de police indigène accourut et prévint Michele qu'il y avait désordre dans les rues de la ville et qu'on venait saccager le bureau de télégraphe. Le babu mit sa casquette et sans bruit se laissa couler au-dehors par la fenêtre ; l'inspecteur de police, qui avait peur mais restait fidèle au vieil instinct de race qui reconnaît une goutte de sang blanc jusqu'à la limite extrême où on peut la diluer, demanda : Quels sont les ordres du Sahib ? » Le « Sahib » décida Michele. Quoique terriblement effrayé, il sentit qu'à ce moment, lui, l'homme qui comptait dans sa généalogie un juif de Cochin et un oncle domestique, il était le seul représentant de l'autorité anglaise dans l'endroit. Puis il pensa à mademoiselle Vezzis et aux cinquante roupies, et il prit la direction des affaires. Il y avait à Tibasu sept agents de police, qui se partageaient quatre mauvais mousquets à canon lisse. Les sept étaient gris de peur, mais on pouvait encore les faire marcher. Michele abandonna son manipulateur et sortit à la tête de ses troupes pour faire face à la canaille. Lorsque la bande hurlante déboucha de derrière un tournant de la route, il abaissa son arme et fit feu ; instinctivement les agents derrière lui lâchèrent aussi leur coup de fusil. La foule tous des chiens dans l'âme poussa des hurlements et s'enfuit, laissant sur le terrain un mort et un mourant. Michele suait de peur, mais il se maîtrisa et fit une descente dans la ville, non sans passer devant la maison où le sous-juge s'était barricadé. Les rues étaient désertes. Tibasu était plus terrifié que Michele, car la populace avait été prise au bon moment. Michele retourna au bureau et envoya une dépêche à Chicacola pour demander du secours. Avant qu'arrivât la réponse, il reçut une députation des anciens de Tibasu ; ils venaient lui apporter les paroles du sous-juge, comme quoi, d'une façon générale, ses actes avaient été « contraires à la constitution », et ils essayèrent de le terroriser. Mais dans la poitrine de Michele D'Cruze il y avait à ce moment un grand cœur, un cœur blanc, parce qu'il aimait mademoiselle Vezzis, la bonne d'enfants, et parce qu'il avait goûté pour la première fois à la responsabilité et au succès. Il y a là de quoi composer un breuvage enivrant, et qui a ruiné plus de gens que n'a jamais fait le whisky. Michele répondit que le sous-juge pourrait dire ce qui lui plairait, mais que tant que le Collecteur-adjoint ne serait pas sur les lieux, lui, employé du télégraphe, était le Gouvernement de l'Inde dans Tibasu, et que les anciens de la ville auraient à répondre de tout nouveau désordre. Alors ils s'inclinèrent devant lui et dirent ; « Soyez clément », ou quelque chose dans ce goût, et s'en retournèrent pleins de peur, chacun accusant l'autre d'avoir commencé l'émeute. À la pointe du jour, après avoir patrouillé la ville toute la nuit avec ses sept agents de police, Michele s'en alla le long de la route, mousquet au poing, au-devant du Collecteur-adjoint qui était accouru à cheval pour faire rentrer Tibasu dans le devoir. Mais en présence de ce jeune Anglais, Michele se sentit glisser de nouveau, et de plus en plus, dans la peau d'un indigène ; et le récit de la révolte de Tibasu demanda un tel effort au narrateur qu'il finit par éclater en larmes hystériques, causées par le chagrin d'avoir tué un homme, la honte de ne pouvoir se maintenir à la même hauteur de sentiments que pendant la nuit, et une colère enfantine à constater que sa langue ne pouvait faire justice à ses hauts faits. C'était la goutte de sang blanc dans les veines de Michele qui se mourait, bien qu'il n'en sût rien. Mais l'Anglais comprit ; et, après qu'il eut discipliné ces gens de Tibasu et conféré avec le sous-juge jusqu'à ce que cet excellent fonctionnaire en devînt tout vert, il trouva le temps de rédiger une lettre officielle qui décrivait la conduite de Michele. Cette lettre fut dûment transmise à qui de droit et aboutit à un nouveau changement pour Michele ; on le renvoyait dans le nord une fois de plus, avec un traitement princier de soixante-six roupies par mois. En conséquence de quoi mademoiselle Vezzis et lui se marièrent en grande pompe, en observant les antiques coutumes ; et maintenant il y a plusieurs petits D'Cruze qui grouillent sur les vérandas du bureau central des télégraphes. Mais quand même les revenus entiers de l'administration qu'il sert devraient être sa récompense, Michele ne pourrait jamais, jamais répéter ce qu'il a fait à Tibasu pour les beaux yeux de mademoiselle Vezzis, la bonne d'enfants. Ce qui prouve que, quand un homme fournit du bon travail en dehors de toute proportion avec ce qu'il gagne, dans sept cas sur neuf il y a une femme derrière cette vertu. Les deux exceptions ne s'expliquent que par un coup de soleil. |
Notes.
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