Interface V2.03


Notes de phil.ae © 2007

Dieu sait ce qui fondra sur nous cette nuit. Douloureuse, oppressée, la Terre est dans l’attente, sans sommeil, les yeux ouverts ; et nous, qui fûmes créés de la Terre, nous tressaillons aux souffrances de notre mère.
(Au cachot.)


Aucun homme ne saura jamais la vérité exacte sur cette histoire ; quoique les femmes se la répètent parfois en chuchotant, après une danse, quand elles arrangent leurs cheveux pour la nuit et comparent la liste de leurs victimes. Un homme, bien entendu, ne peut assister à ces cérémonies. Aussi, l’histoire doit-elle être contée du dehors, dans l’obscurité, tout de travers.

Ne faites jamais l’éloge d’une sœur à sa sœur, dans l’espérance que vos compliments arriveront à destination et ainsi vous prépareront la voie pour plus tard ; quand on est sœur, on est femme d’abord et sœur ensuite. Et vous vous apercevrez que vous vous faites du tort.

Saumarez savait cela quand il se décida de proposer le mariage à mademoiselle Copleigh l’aînée. C’était un homme bizarre, de très peu de mérite au jugement des hommes, quoiqu’il fût très populaire auprès des femmes et eût assez de fatuité pour en approvisionner tout un conseil de vice-roi et en laisser encore assez pour l’état-major du général en chef. C'était un Civil. Beaucoup de femmes s’intéressaient à Saumarez, peut-être parce qu’il les traitait haut la main. Frappez un cheval sur le naseau au début de vos relations, il ne vous portera peut-être pas dans son cœur, mais il prendra toujours le plus vif intérêt à vos mouvements à partir de ce jour. Mademoiselle Copleigh l’aînée était gentille, grassouillette, elle avait du charme et elle était jolie. Sa sœur n’était pas si jolie, et, du point de vue des hommes qui ne tenaient pas compte de l’avis donné ci-dessus, il y avait dans son attitude quelque chose de désagréable et d’antipathique. Les deux jeunes filles avaient, à peu de chose près, la même taille et elles se ressemblaient extraordinairement d’expression et de voix ; quoiqu’on ne pût hésiter un seul instant à dire laquelle était la plus charmante.

Elles venaient de Behar. Aussitôt qu’elles arrivèrent à notre station, Saumarez décida d’épouser l’aînée. Du moins, nous le croyions tous, ce qui revient au même. Elle avait vingt-deux ans et il en avait trente-trois, avec un traitement et des indemnités qui atteignaient presque quatorze cents roupies par mois. Ainsi, ce mariage, tel que nous l’arrangions, était de tous les points de vue excellent. « Saumarez était son nom et sommaires ses procédés », comme le dit un jour l’un d’entre nous. Ayant couché par écrit sa Résolution, il nomma un Comité Spécial d’un membre pour l’examiner, et il résolut de prendre son temps. Dans notre argot désagréable, les petites Copleigh « chassaient à deux ». C’est-à-dire qu’on ne pouvait avoir affaire à l’une sans que l’autre fût de moitié. Les deux sœurs s’aimaient beaucoup, mais leur mutuelle affection avait parfois des inconvénients. Saumarez tint la balance rigoureusement égale entre elles, et personne autre que lui n'aurait pu dire de quel côté inclinait son cœur, quoique chacun le devinât. Il allait souvent à cheval avec elles, et dansait avec elles, mais il ne réussit jamais à les détacher l’une de l’autre pendant un temps appréciable.

Les femmes disaient que, si les deux jeunes filles se tenaient toujours ensemble, c’est qu’elles se méfiaient extraordinairement l’une de l’autre, chacune d’elles craignant que sa sœur ne mît son absence à profit. Mais un homme n’a rien à voir avec ces racontars. Saumarez, quelles que fussent ses intentions, se taisait, conduisant sa cour avec toute l’application possible, sauf, bien entendu, les droits de son travail et de son polo. Sans le moindre doute, les deux jeunes filles l’aimaient.

Comme la saison chaude s’approchait et que Saumarez ne faisait aucun signe, les femmes dirent que le désappointement se lisait dans les yeux des jeunes filles, qu’elles avaient l’air très lasses, inquiètes, irritables. Les hommes sont tout à fait aveugles en ces matières, à moins qu’ils ne tiennent plus de la femme que de l’homme, auquel cas peu importe ce qu’ils disent ou pensent. Moi, je soutiens que ce sont les chaudes journées d’avril qui avaient pâli les joues des petites Copleigh. On aurait dû les envoyer de bonne heure dans les collines. Personne, homme ou femme, ne se sent l’étoffe d’un ange quand les fortes chaleurs approchent. La cadette devint plus sarcastique, pour ne pas dire plus aigre, dans ses remarques, et le charme de l’aînée s’atténua notablement : on y sentait l’effort.

La station où se passaient toutes ces choses n’était pas des plus petites, mais elle était loin du chemin de fer et elle souffrait d’un manque d’attention. Il n’y avait ni jardins, ni concerts, ni amusements qu’il vaille la peine de mentionner et il fallait presque une journée de chemin pour aller danser à Lahore. On était très reconnaissant de la moindre distraction qui se présentait.

Vers le commencement de mai, et juste avant les derniers départs pour les collines, alors qu’il faisait excessivement chaud et qu’il ne restait pas plus de vingt personnes à la station, Saumarez organisa un pique-nique au clair de lune : on devait aller à cheval jusqu’à un vieux tombeau, à six milles de là, près du lit de la rivière. C’était un pique-nique « Arche de Noé » ; et comme d’ordinaire il devait y avoir un intervalle d’un quart de mille entre chaque couple, pour éviter la poussière. Six couples vinrent en tout, y compris les mamans. Les pique-niques au clair de lune sont fort utiles en fin de saison, avant que toutes les jeunes filles soient parties pour les collines. Il s’y noue des ententes. Les mères devraient les encourager, surtout celles dont les filles ont tout leur charme en costume de cheval. J’ai vu cela, une fois. Mais c’est une autre histoire. Notre pique-nique donc fut surnommé « le grand pique-nique de la déclaration », parce que chacun savait que Saumarez en profiterait pour demander sa main à mademoiselle Copleigh l’aînée ; et, en plus de son affaire, il y en avait une autre en train qui avait des chances d’aboutir heureusement. L’atmosphère sociale était très lourde : elle avait besoin d’être rafraîchie.

On se rencontra sur la place d’armes à dix heures. C’était une nuit terriblement chaude. Rien que d’aller au pas, les chevaux étaient en sueur; mais tout plutôt que de rester assis sans rien faire dans nos maisons sans lumière. Quand on donna le signal du départ, par un beau clair de lune, nous étions quatre couples, un groupe de trois et moi. Saumarez accompagnait les petites Copleigh, et moi je venais sans me presser tout à la queue de la procession, assez curieux de savoir avec laquelle des deux sœurs rentrerait Saumarez. Chacun était heureux et satisfait ; mais nous sentions tous qu’il allait se passer des choses. Les chevaux avançaient au petit pas, et il était presque minuit quand nous atteignîmes le vieux tombeau en face du réservoir, dans les jardins abandonnés où nous allions manger et boire. J’arrivai bien après les autres, et avant d’entrer dans le jardin je m’aperçus que l’horizon, du côté du nord, portait une plume légère, de couleur brunâtre. Mais qui m’aurait su gré de gâter une partie de plaisir aussi bien arrangée ? Et une tempête de poussière dans tous les cas ne fait guère de mal.

Nous nous rassemblâmes près du réservoir. Quelqu’un avait apporté un banjo — instrument fort sentimental — et trois ou quatre d’entre nous chantèrent. Ne riez pas. Dans les stations écartées les distractions sont si rares ! Puis nous causâmes par groupes ou tous ensemble, étendus sous les arbres, tandis que les roses, brûlées par le soleil, laissaient tomber leurs pétales sur nos pieds. On resta ainsi jusqu’au souper. C’était un beau souper, froid et glacé à souhait ; et il nous occupa longtemps.

Depuis un moment je sentais que l’air devenait de plus en plus lourd ; mais personne ne semblait s’en apercevoir quand soudain la lune s’éteignit, et un vent brûlant commença à cingler les orangers avec un grondement semblable au bruit de la mer. Nous n’eûmes pas le temps de nous reconnaître que déjà la tempête de poussière était sur nous, et il n’y eut plus qu’obscurité mugissante et tourbillonnante. La table du souper fut enlevée tout d’une pièce et précipitée dans le réservoir. Il fallut quitter le voisinage du tombeau, de peur que le vent ne le fît crouler sur nous ; à tâtons nous gagnâmes les orangers, où on avait attaché les chevaux, et nous attendîmes que la tempête se passât. Alors le peu de lumière qui restait encore s’évanouit, et il devint impossible de distinguer sa main même en la mettant devant ses yeux. L’air était chargé de poussière et de sable arrachés au lit de la rivière : cela vous remplissait souliers et poches, vous coulait le long du cou, vous enduisait sourcils et moustaches. C’était une des plus violentes tempêtes de poussière de l’année. Nous étions tous blottis pêle-mêle contre les chevaux tremblants, tandis que le tonnerre claquait au-dessus de nos têtes et que les éclairs giclaient, comme l’eau d’une écluse, de tous les côtés à la fois. Aucun danger à craindre, bien entendu, si les chevaux ne se détachaient pas. J’étais debout, détournant la tête, mes mains collées sur ma bouche, avec, dans les oreilles, le fracas des arbres qui s’administraient des coups furieux. Impossible de voir qui était près de moi, avant le premier éclair. Je découvris alors que j'étais serré contre Saumarez et mademoiselle Copleigh l’aînée, avec mon cheval juste en face de moi. Je reconnus mademoiselle Copleigh à l’écharpe qu’elle portait autour de son chapeau : sa sœur n’en avait pas. Toute l’électricité de l’air avait passé dans mon corps, et je tremblais et vibrais de la tête aux pieds, — exactement comme un cor au pied qui élance et démange avant la pluie. C’était une tempête superbe. Le vent semblait ramasser la terre pour la jeter en avant, en de grands tas ; et la chaleur remontait du sol comme la chaleur du Jugement dernier.

Au bout d’une demi-heure il y eut une légère accalmie, et j’entendis une petite voix désespérée tout près de mon oreille qui disait tout bas, d’un ton tranquille et doux, comme si quelque âme perdue voltigeait de côté et d’autre au gré du vent : « O mon Dieu ! » Puis mademoiselle Copleigh la jeune vint tomber dans mes bras, disant :

— Où est mon cheval ? Donnez-moi mon cheval ? Je veux rentrer à la maison. Je veux rentrer à la maison. Menez-moi à la maison »

L’idée me vint que les éclairs et cette épaisse obscurité lui avaient fait peur ; et je dis qu’il n’y avait pas de danger, mais qu’elle devait attendre la fin de l’orage. Elle répondit :

— Ce n’est pas cela. Je veux rentrer. Oh ! Emmenez-moi d’ici !

Je lui dis qu’elle ne pouvait pas partir avant qu’on vît clair ; mais je la sentis brusquement passer devant moi et s’en aller. Il faisait trop sombre pour voir où. Alors le ciel tout entier s’entrouvrit dans un éclair formidable, comme si la fin du monde arrivait, et toutes les femmes poussèrent des cris aigus.

Presque immédiatement après cela, je sentis la main d’un homme sur mon épaule, et j’entendis Saumarez qui beuglait dans mon oreille. Le bruit des arbres et le sifflement du vent m’empêchèrent tout d’abord de comprendre ses paroles, mais enfin je lui entendis dire : « J’ai fait ma demande à l’autre ! Qu’est-ce que je vais faire ? » Saumarez n’avait aucune raison de m’adresser cette confidence. Je n’avais jamais été son ami, et je ne le suis pas maintenant ; mais j’imagine que ni lui ni moi nous n’étions alors tout à fait nous-mêmes. Il tremblait d’émotion, et moi, sous l’action de l’électricité, je ressentais dans tout mon corps un malaise indéfinissable. La seule réponse qui me vint à l’esprit, c’était de lui dire : « Cela vous apprendra à faire votre demande au milieu d’une tempête de poussière. » Mais je ne voyais pas comment cela arrangerait l’affaire.

Alors il cria : « Où est Edith — Edith Copleigh ? » Edith était la sœur cadette. Je répondis dans mon étonnement : « Qu’est-ce que vous lui voulez, à elle ? » Et nous voilà, pendant les deux minutes suivantes, à échanger des vociférations comme deux possédés : lui, jurant ses grands dieux qu’il n’avait jamais pensé qu’à la sœur cadette ; moi, m’enrouant à lui répéter qu’il avait dû faire erreur. Impossible d’expliquer ceci, sinon encore une fois par le fait que nous n’étions ni l’un ni l’autre dans notre assiette ordinaire. Tout m’apparaissait comme un mauvais rêve — depuis le piétinement des chevaux dans l’obscurité jusqu’à la voix de Saumarez qui me racontait comment il avait toujours aimé Edith Copleigh. Il était encore là à me tenailler l’épaule et à me supplier de lui dire où était Edith Copleigh, quand une autre accalmie se produisit, qui ramena la lumière, et nous aperçûmes le nuage de poussière qui se formait sur la plaine en face de nous. Nous comprîmes que le pire était passé. La lune était très bas, et il y avait sur les choses juste cette clarté de fausse aurore qui précède la vraie d’environ une heure. Mais ce n’était qu’une très pâle lueur et le nuage brunâtre mugissait comme un taureau. Je me demandais où avait passé Edith Copleigh et comme je me posais cette question, je vis trois choses ensemble. D’abord le visage de Maud Copleigh qui émergeait en souriant de l’obscurité et s’avançait vers Saumarez debout à côté de moi ; j’entendis la jeune fille murmurer « Georges » et glisser son bras sous le bras qui ne tenaillait pas mon épaule, et je vis sur son visage cette expression qui ne vient qu’une fois où deux dans toute une vie, quand une femme et parfaitement heureuse et que l’air est plein de trompettes et de flamboyantes flammes de Bengale et que la terre se dissout en nuages, parce que cette femme aime et qu’elle est aimée. En même temps je vis la figure de Saumarez quand il entendit la voix de Maud Copleigh, et à quarante mètres du bosquet d’orangers j’aperçus un costume de toile écrue qui se mettait en selle.

C’est probablement l’état de surexcitation où je me trouvais qui me poussa à me mêler de ce qui ne me regardait pas. Saumarez se dirigeait déjà vers le costume, mais je le repoussai en disant : « Restez ici et expliquez. Je vais la ramener. » Et je courus vers mon cheval. J’avais en tête une idée parfaitement futile, comme quoi tout devait se passer avec décence et dans les règles et comme quoi le premier devoir de Saumarez était de chasser du visage de Maud Copleigh cette expression de bonheur. Et tout le temps que j’attachais la chaîne de la gourmette, je me demandais comment il allait s’en tirer.

Je partis au petit galop après Edith Copleigh dans la pensée de la ramener lentement sous un prétexte ou l’autre. Mais elle mit son cheval au galop dès qu’elle me vit, et il me fallut me lancer à sa poursuite pour tout de bon. Deux ou trois fois elle cria par-dessus son épaule : « Allez-vous-en ! Je rentre à la maison. Oh ! Allez-vous-en ! » Mais mon affaire était de la rattraper d’abord, de discuter ensuite. Cette galopade s’accordait trop bien avec le reste de ce mauvais rêve. Le sol était très raboteux et de temps à autre nous passions à toute vitesse à travers les « diables de poussière » étouffants qui tourbillonnaient dans la traîne de la tempête en fuite. Il soufflait un vent brûlant qui apportait avec lui un relent de four à briques éventé, et à travers la demi-lumière et les « diables de poussière », tout le long de cette plaine désolée, on voyait trembloter l’habit de toile écrue sur le cheval gris. Elle s’était d’abord dirigée vers la station. Puis elle fit volte-face et partit dans la direction de la rivière, à travers des couches de grandes herbes brûlées, dangereuses à ne pas y faire courir même des porcs. De sang-froid je n’aurais jamais songé à parcourir un pays comme celui-là la nuit, mais tout semblait légitime et naturel avec des éclairs qui pétillaient au-dessus de ma tête et des vapeurs comme celles de l’Enfer dans mes narines. J’allais toujours et je criais, et elle penchée en avant cinglait son cheval, et les derniers remous de la tempête nous atteignirent, nous enveloppèrent tous deux et nous chassèrent dans la direction du vent comme des morceaux de papier.

Je ne sais pas jusqu’où nous allâmes ainsi, mais le roulement du sabot des chevaux et le mugissement du vent et la fuite de la lune couleur de sang pâle à travers le brouillard jaune semblaient durer depuis des années et des années, et j’étais littéralement trempé de sueur, de mon casque jusqu’à mes guêtres, quand le cheval gris fit un faux pas, se remit sur ses pieds et s’arrêta net, fourbu. Ma bête, elle aussi, était complètement épuisée. Edith Copleigh, nu-tête, pleurait amèrement : « Pourquoi ne me laissez-vous pas tranquille ? dit-elle ; je voulais simplement m’échapper et rentrer à la maison. Oh ! Je vous en supplie, laissez-moi aller. »

— Il faut que vous reveniez avec moi, mademoiselle. Saumarez a quelque chose à vous dire.  »

C’était une assez sotte façon de m’expliquer. Mais je connaissais à peine mademoiselle Copleigh et, bien que je fusse en train de jouer le rôle de la Providence au prix de mon cheval, il m’était impossible de lui répéter littéralement ce que Saumarez m’avait dit. Mon idée était qu’il ferait cela mieux que moi. Du coup elle cessa de prétendre qu’elle était fatiguée et voulait rentrer à la maison, et elle était là à se balancer d’un côté à l’autre sur sa selle tout en sanglotant, tandis que le vent brûlant rejetait ses cheveux tout d’un côté. Je ne vais pas répéter ce qu’elle dit alors, parce qu’elle n’était pas maîtresse d’elle-même.

C’était là la sarcastique mademoiselle Copleigh, et moi, presque un étranger, j'étais à lui expliquer que Saumarez l’aimait et qu’elle devait revenir pour le lui entendre dire.

Je crois que je me fis comprendre, car elle rassembla le cheval gris et réussit à le faire partir tant bien que mal en boitant, et nous prîmes la direction du vieux tombeau, tandis que la tempête descendait vers Umballa avec un bruit de tonnerre et qu’il tombait quelques larges gouttes de pluie tiède. Je découvris qu’elle était tout près de Saumarez quand il avait fait sa demande, et qu’elle avait voulu s’en aller à la maison pour y pleurer en paix, comme une jeune fille anglaise doit le faire. Elle tamponnait ses yeux avec son mouchoir, et elle me racontait un tas de choses dans la joie de son cœur et la détente de ses nerfs. Ce n’était pas naturel du tout ; et pourtant sur le moment et dans l’endroit cela semblait tout à fait à sa place. Le monde entier se composait de deux petites Copleigh, de Saumarez et de moi, le tout environné d’éclairs et de ténèbres, et la conduite de ce monde désemparé semblait m’être dévolue.

Quand nous revînmes au tombeau, dans le profond et morne silence qui suivit la tempête, l’aurore apparaissait et personne n’était parti. On nous attendait. Saumarez plus que les autres. Son visage était blanc et ses traits tirés. Lorsque mademoiselle Copleigh et moi nous apparûmes sur nos chevaux qui traînaient la jambe, il s’avança à notre rencontre et, quand il l’eut aidée à descendre de sa selle, il l’embrassa devant tout le pique-nique. C’était comme une scène de théâtre, et la ressemblance était plus frappante encore du fait de tous ces gens, sous les orangers, blancs de poussière et avec des airs de spectres, qui applaudissaient, hommes et femmes — comme s’ils eussent assisté à une pièce — au choix de Saumarez. Je n’ai jamais rien vu de si peu anglais dans ma vie.

Finalement Saumarez dit que nous devions tous rentrer ou que la station viendrait nous chercher et, se tournant vers moi : « Seriez-vous assez bon pour reconduire Maud Copleigh à la maison ? »

— Rien ne saurait me faire plus de plaisir », répondis-je. Ainsi nous nous mîmes en file, six couples en tout, et nous retournâmes deux par deux, Saumarez marchant à côté d’Edith Copleigh à qui il avait donné son cheval. Maud Copleigh ne me fit pas de très longs discours.

L’air était devenu frais maintenant ; et peu à peu, à mesure que le soleil montait, je sentis que nous redevenions tous des hommes et des femmes ordinaires et que le grand pique-nique de la déclaration était une chose tout à fait à part et hors du monde, et qui jamais plus ne reviendrait.

Il s’en était allé avec la tempête de poussière et les vibrations de l’air chaud.

Je me sentais fatigué et vide, et assez honteux de moi-même, lorsque je rentrai pour prendre un bain et un peu de sommeil.

Il y a une version féminine de cette histoire, mais elle ne sera jamais écrite... à moins que Maud Copleigh ne veuille s’en mêler.




Notes.


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