Interface V2.03m


Traduction et notes de phil.ae © 2007

Quand l'homme et la femme s'accordent, que peut faire le Kazi ?
Proverbe


Certaines gens disent qu'il n'y a pas de romance dans l'Inde. Ces gens ont tort. Nos vies contiennent autant de romance qu'il est bon pour nous. Parfois plus.

Strickland était dans la Police, et était incompris de la plupart des gens ; par conséquent ils parlaient de lui comme d'un personnage douteux et qui serait passé de l'autre côté. Cela, Strickland ne le devait qu'à lui-même. Il soutenait l'extraordinaire théorie suivant laquelle un Policier dans l'Inde devait essayer d'en savoir autant sur les indigènes que les indigènes eux-mêmes. Alors, dans toute l'Inde Supérieure il y avait un seul homme qui puisse passer pour un Hindou ou un Mahométan, un tanneur ou un prêtre, suivant son bon plaisir. Il était craint et respecté par les natifs, du Ghor Kathri à la Jamma Musjid ; et il était supposé doté d'invisibilité et avoir le contrôle de maints Démons. Mais ce n'était pas un avantage aux yeux du Gouvernement Indien.

Strickland était assez fou pour prendre modèle sur cet homme ; et, suivant son absurde théorie, patauger dans des endroits déplaisants qu'aucun homme respectable n'oserait même penser explorer — parmi la populace des indigènes. Il s'instruisit lui-même dans cette voie particulière pendant sept ans, et les gens ne pouvaient pas l'apprécier. Il était perpétuellement « en immersion » parmi les indigènes, ce que, bien sûr, personne de sensé ne croyait. Il avait été, alors qu'il était en congés, initié au Sat Bhai à Allahabad ; il connaissait le Chant du Lézard des Sansis, et la danse du Hálli-Hukk, qui est un can-can religieux des plus surprenant. Quand un homme sait qui danse le Hálli-Hukk, et comment, et quand et où, il sait quelque chose dont il peut être fier.

C'était en lui plus profondément que la peau.

Mais Strickland n'était pas fier, bien qu'il ait aidé quelqu'un, à Jagadhri, pour la Peinture du Taureau de la Mort, sur laquelle aucun Anglais ne doit poser les yeux ; qu'il ait maitrisé le jargon des voleuses chángar ; qu'il ait capturé, seul, un Eusufzai voleur de chevaux près d'Attock ; et qu'il se soit tenu sous le porte-voix d'une mosquée de la Frontière pour officier à la manière d'un mollah sunnite.

Mais son couronnement fut de passer onze jours comme faquir ou prêtre dans les jardins de Baba Atal à Amritsar, et depuis là remonter les fils de la grande affaire de meurtre Nasiban. Mais les gens dirent, assez justement : « Pourquoi diable Strickland ne peut-il s'asseoir dans son bureau et écrire son rapport, et se remettre, et rester tranquille, eu lieu de mettre en avant l'incapacité de ses aînés ? » Ainsi l'affaire de meurtre Nasiban le desservit dans le département ; mais, une fois le premier mouvement de colère passé, il retourna à son étrange coutume de se mêler à la vie indigène. Quand un homme a pris goût une fois à cet amusement particulier, cela demeure en lui toute sa vie. C'est la plus fascinante chose en ce monde — l'amour compris. Là où d'autres hommes prenaient dix jours pour aller dans les Collines, Strickland prenait un congé pour ce qu'il appelait shikar, enfilait le déguisement approprié pour l'époque et descendait dans la populace brune, où il s'enfonçait pour un temps. C'était un jeune homme calme, sombre — mince, yeux noirs — et quand il ne pensait pas à autre chose, un très intéressant compagnon. Strickland racontant ses Voyages Indigènes, comme il les avait vus, valait d'être entendu. Les indigènes haïssaient Strickland ; mais ils avaient peur de lui. Il le savait trop bien.

Quand les Youghal arrivèrent dans la station, Strickland tomba amoureux — très gravement, comme tout ce qu'il faisait — de Mademoiselle Youghal ; et elle, après un temps, tomba amoureuse de lui parce qu'elle ne pouvait pas le comprendre. À la suite de quoi Strickland parla aux parents ; mais Mme Youghal dit qu'elle ne voulait pas jeter sa fille dans le plus mal payé des Départements de tout l'Empire, et le vieux M. Youghal dit, avec un peu plus de mots, qu'il se méfiait des voies que Strickland empruntait et de ses travaux, et qu'il le remercierait de ne plus jamais parler ou écrire à sa fille. « Très bien, » dit Strickland, car il ne souhaitait pas faire un fardeau de la vie de la femme qu'il aimait. Après une longue conversation avec Mademoiselle Youghal il laissa tomber toute l'affaire.

Les Youghal partirent pour Simla en avril.

En juillet, Strickland s'assura de trois mois de congés pour « affaire privée urgente ». Il verrouilla sa maison — bien qu'aucun indigène dans la province n'aurait osé sciemment toucher au fourniment de « Estreekin Sahib »pour rien au monde — et partit pour voir un de ses amis, un vieux teinturier, à Tarn Taran.

Toute trace de lui fut perdue alors, jusqu'à ce qu'un sais ou groom vienne à moi sur le Mall de Simla avec ce billet extraordinaire :

« Cher vieil homme, vous plairait-il de donner au porteur une boîte de cheroots — Supers, No. I de préférence. Ils sont plus frais au Club. Je vous rembourserai quand je réapparaitrai, pour l'instant je suis hors de la société, bien à vous, E. STRICKLAND. »

J'ai commandé deux boîtes de cigares, et les ai remises au sais avec mon affection. Ce sais était Strickland, et il était employé par le vieux M. Youghal, en charge de l'arabe de Mademoiselle Youghal. Le pauvre garçon souffrait de ne pas fumer du tabac anglais, et il savait que, quoiqu'il arrive, je teindrais ma langue jusqu'à ce que l'affaire soit terminée.

Plus tard, Mme Youghal, qui était emmitouflée dans ses serviteurs, commença à parler dans les maisons où elle était reçue, du parangon des sais — l'homme qui n'était jamais trop occupé pour se lever dans le matin et cueillir des fleurs pour la table du petit déjeuner, et qui noircissait — réellement noircissait — les sabots de ses chevaux comme un cocher londonien ! La tournure de l'arabe de Mademoiselle Youghal était une merveille et un délice. Strickland — Dulloo, je veux dire — trouvait sa récompense dans les jolies choses que Mademoiselle Youghal lui disait quand elle sortait à cheval. Ses parents étaient satisfaits de voir qu'elle avait oublié toutes ses bêtises à propos du jeune Strickland et disaient qu'elle était une bonne fille.

Strickland affirma que les deux mois de son service avaient été la plus rigide discipline mentale qu'il se soit jamais imposée. Mis à part le petit fait que la femme de l'un des autres sais soit tombé amoureuse de lui et ait ensuite tenté de l'empoisonner à l'arsenic parce qu'il ne voulait rien avoir à faire avec elle, il dut se contenir afin de rester calme lorsque Mademoiselle Youghal sortait à cheval avec des hommes qui essayaient de flirter avec elle, alors que lui était forcé de trotter derrière eux en portant la couverture et en entendant chaque mot ! Il eut aussi à retenir sa colère quand il était insulté sous le porche du théâtre par un policier — spécialement une fois lorsqu'il fut injurié par un naïk qu'il avait lui-même recruté dans le village de Isser Jang — ou pire encore, quand un jeune subalterne le traita de porc pour n'avoir pas libéré le passage assez vite.

Mais la vie avait des compensations. Il obtint une grande connaissance des manières et des larcins des sais — assez, disait-il, pour pouvoir inculper la moitié de la population du Pundjab s'il avait été en service. Il devint un des meilleurs joueurs d'osselets, jeu que tous les jhampánis et la plupart des sais pratiquent quand ils attendent des nuits entières à l'extérieur du Palais du Gouvernement ou du Théâtre de la Gaîté ; il apprit à fumer du tabac qui était au trois-quarts de la bouse de vache ; et il écouta la sagesse du jemadar grisonnant des sais du Palais du Gouvernement, dont les paroles était précieuses. Il vit maintes choses qui l'amusèrent, et il affirma, sur l'honneur, qu'aucun homme ne pouvait apprécier Simla correctement s'il ne l'avait observée du point de vue du sais. Il dit aussi que, s'il choisissait d'écrire tout ce qu'il avait vu, il se ferait rosser en plusieurs lieux.

Le compte-rendu de Strickland sur l'agonie qu'il endura pendant des nuits humides, sous la musique et les lumières de « Benmore », avec des fourmis dans les orteils pour une valse et la tête sous une couverture de cheval, est plutôt amusant. Un de ces jours, Strickland écrira un petit livre sur ses expériences. Ce livre se vendra vite, et sera encore plus vite supprimé.

Ainsi il servait fidèlement, comme Jacob servait Rachel ; et son congé tirait à sa fin quand l'explosion arriva. Il avait vraiment fait de son mieux pour retenir sa colère à l'écoute des flirts que j'ai mentionné, mais finalement il la laissa éclater. Un vieux et distingué général emmena Mademoiselle Youghal pour une promenade à cheval et lança cette sorte de flirt « vous-êtes-juste-une-petite-fille » particulièrement offensive — la plus difficile à contourner adroitement pour une femme et la plus exaspérante à écouter. Mademoiselle Youghal tremblait de peur aux choses qu'il disait à portée de voix de son sais. Dulloo — Strickland — endura cela aussi longtemps qu'il put, puis il saisit la bride du général, et dans le plus pur anglais, l'invita à avancer d'un pas pour se jeter de la falaise. Dans la minute Mademoiselle Youghal commença à pleurer, et Strickland vit qu'il était allé trop loin sans espoir, et que tout était fini.

Le général eut presque une attaque quand Mademoiselle Youghal sortit dans un sanglot toute l'histoire du déguisement et de leur engagement qui n'était pas reconnu par ses parents. Strickland était furieusement en colère contre lui-même, et encore plus contre le général qui lui avait forcé la main, aussi il ne disait rien, mais maintenait la tête du cheval en se préparant à rosser le général en guise de satisfaction. Mais quand le général eut complètement saisi l'histoire, et sut qui était Strickland, il commença à pouffer et à haleter de rire sur sa selle, jusqu'à presque en tomber à bas de rire. Il dit que Strickland méritait la V. C., même si c'était juste pour l'épingler sur une couverture de sais. Ensuite il se traita de quelques noms et affirma qu'il méritait une correction, mais qu'il était trop âgé pour la recevoir de Strickland. Il complimenta Mademoiselle Youghal pour son amoureux. Le scandaleux de l'affaire ne lui sautait pas aux yeux, parce qu'il était un charmant vieil homme, avec un faible pour las flirts. Il rit à nouveau et dit que le vieux Youghal était un fou. Strickland lâcha la tête du cob et suggéra au général qu'il ferait mieux de les aider si tel était son opinion. Strickland connaissait le faible de Youghal pour les hommes avec des titres, des lettres suivant leurs noms et de hautes positions officielles. « C'est comme une pièce en un acte », dit le général, « mais, pardon, je veux aider, serait-ce uniquement pour échapper à l'énorme correction que je mérite. Filez chez vous, mon sais-policier, mettez une tenue décente, et moi je vais attaquer M. Youghal. Mademoiselle Youghal, puis-je vous demander de rentrer à la maison au petit galop et d'attendre ? »

* * *


Environ sept minutes plus tard il y eut un sauvage hurroosh au Club. Un sais, avec couverture et licol, demandait à tous les hommes de sa connaissance : « Pour l'amour du ciel, prêtez-moi des habits décents ! » Comme les hommes ne le reconnaissaient pas, il y eut quelques scènes étranges avant que Strickland ne prenne un bain chaud, avec de la soude, dans une chambre, une chemise ici, un col là, une paire de pantalons ailleurs et ainsi de suite. Il galopa, avec sur le dos la garde-robe de la moitié du Club, et montant un poney tout à fait inconnu, jusqu'à la maison des Youghal. Le général, paré de pourpre et de lin fin, l'avait précédé. Ce qu'il avait dit, Strickland ne le sut jamais, mais Youghal reçut le jeune homme avec une civilité ordinaire ; Mme Youghal, touchée par la dévotion de Dulloo transformé, fut presque bienveillante. Le général souriait et triomphait, Mademoiselle Youghal entra et, presque avant que le vieux M. Youghal ne sache où il était, le consentement parental fut arraché et Strickland était parti avec Mademoiselle Youghal au Bureau de Télégraphe pour envoyer un télégramme à ses proches en Europe. L'embarras final eut lieu quand un étranger l'apostropha sur le Mall au sujet du poney volé.

À la fin, Strickland et Mademoiselle Youghal se marièrent, à la stricte condition que Strickland abandonne ses errances passées, et s'astreigne à la routine du Département, ce qui paye plus et conduit à Simla. Strickland était trop profondément amoureux de son épouse, tout simplement, pour rompre sa promesse, mais ce lui était une douloureuse épreuve, car les rues et les bazars, et les sons qui en sortaient, étaient pleins de sens pour lui, et l'appelaient à revenir pour reprendre ses vagabondages et ses découvertes. Un jour je vous conterai comment il rompit sa promesse pour aider un ami. Ceci se passa longtemps après, et il était, à cette époque-là, presque dépouillé de ce qu'il appelait shikar. Il avait oublié l'argot, le chant des mendiants, les marques, les signes, et comment « dériver à contre-courant ». Ces choses doivent toujours, pour l'homme qui veut les maîtriser, continuer à être apprises.

Mais il remplissait magnifiquement les attentes de son Département.




Notes.


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