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Notes de phil.ae © 2007

Voyez, vous avez proscrit l'Amour ! Quels sont ces Dieux auxquels vous me commandez de plaire ? Les Trois en Un, l'Un en Trois ? Non pas ! Je retourne aux dieux de mon peuple. Il se peut qu'ils me donnent plus de bien-être que votre Christ froid et vos Trinités emmêlées.
(Le Converti.)


C'était la fille de Sonoo, un homme des Collines, et de Jadéh, sa femme.

Une année, leur récolte de maïs manqua, et deux ours passèrent la nuit dans leur unique champ de pavots, juste au-dessus de la vallée du Sutlej, sur le versant de Kotgarh. Aussi, la saison qui suivit, se firent-ils chrétiens et portèrent-ils leur petit enfant à la mission pour le faire baptiser. Le chapelain de Kotgarh lui donna le nom d'Élisabeth, qui se prononce « Lispeth » dans le pahari, dialecte des Collines.

Plus tard, le choléra sévit dans la vallée de Kotgarh. Il emporta Sonoo et Jadeh. Lispeth devint, près de la femme de celui qui était alors chapelain de Kotgarh, à demi une servante, à demi une compagne. Ceci se passait après le règne des missionnaires moraves, mais avant que Kotgarh eût tout à fait oublié son titre de « Maîtresse des Collines du Nord ».

Le christianisme porta-t-il chance à Lispeth ? Ou bien les dieux de son peuple auraient-ils fait autant pour elle en toute circonstance ? Je l'ignore. Le fait est qu'elle devint très jolie. Quand une fille des Collines se mêle d'être jolie, elle vaut la peine qu'on fasse cinquante milles en terrain difficile pour la contempler. Lispeth avait le visage d'une Grecque — un de ces visages comme on en peint si souvent et comme il est si rare d'en rencontrer. Elle avait un teint pâle, couleur d'ivoire. Pour sa race, elle était extrêmement grande. Elle avait aussi des yeux admirables et, si elle n'avait porté ces abominables robes d'étoffe imprimée qu'affectionnent les missions, à la rencontrer à l'improviste sur le versant des collines on l'eût prise pour la Diane des Romains partant en chasse.

Lispeth devint très sérieusement chrétienne. Elle n'abandonna pas cette religion quand elle fut femme, comme le font tant de jeunes filles des Collines. Ses compatriotes la détestaient parce que, disaient-ils, elle était devenue une femme blanche, et qu'elle se lavait tous les jours. La femme du chapelain ne savait comment l'employer. De quelque manière que l'on s'y prenne on ne peut pas demander à une majestueuse déesse, qui mesure cinq pieds dix pouces, avec ses chaussures, de nettoyer des assiettes et des plats. Elle jouait avec les enfants du chapelain et suivait les cours de l'école du dimanche. Elle lisait tous les livres que possédait le chapelain, et devenait de jour en jour plus belle, comme les princesses des contes de fées. La femme du chapelain estimait que la jeune fille devait être placée à Simla comme bonne d'enfants ou dans quelque poste « distingué ». Mais Lispeth ne jugea pas utile de « se placer ». Elle était heureuse comme elle était.

Quand des voyageurs, — il n'y en avait pas beaucoup à cette époque, — venaient à Kotgarh, Lispeth avait l'habitude de s'enfermer dans sa chambre, de peur qu'ils ne l'emmenassent à Simla, ou quelque part dans le monde inconnu.

Un jour, quelques mois après avoir atteint sa dix-septième année, Lispeth sortit pour aller se promener. Elle ne se promenait pas à la manière des dames anglaises — un mille et demi de distance avec retour en voiture. Elle couvrait entre vingt et trente milles dans ses petites excursions hygiéniques, de droite et de gauche, entre Kotgarh et Narkanda. Ce jour-là, elle revint à la nuit tombée, descendant la pente en casse-cou de Kotgarh, un lourd fardeau dans les bras. La femme du chapelain somnolait dans le salon quand Lispeth entra toute haletante et exténuée sous son fardeau. Elle déposa sa charge sur le canapé et dit simplement :

— Voilà mon mari ! Je l'ai trouvé sur la route de Bagi. Il s'est blessé. Nous allons le soigner, et, quand il sera rétabli, votre mari nous unira.

C'était la première fois que Lispeth faisait allusion à ses intentions matrimoniales, et la femme du chapelain poussa un cri d'horreur. Cependant, il fallait avant tout s'occuper de l'homme qui était étendu sur le canapé. C'était un jeune Anglais, et sa tête avait été entamée jusqu'à l'os par quelque rocher coupant. Lispeth raconta qu'elle l'avait trouvé dans le khud et l'avait apporté à la maison. Il respirait difficilement et était sans connaissance.

Il fut mis au lit et soigné par le chapelain qui avait quelques connaissances en médecine, et Lispeth attendit derrière la porte, pour le cas où l'on aurait besoin d'elle. Elle exposa au chapelain que c'était là l'homme qu'elle voulait épouser. Le chapelain et sa femme la sermonnèrent sévèrement sur l'inconvenance de sa conduite. Lispeth les écouta paisiblement et répéta ce qu'elle avait dit tout d'abord. Il faut une forte dose de christianisme pour effacer les instincts barbares de l'Oriental, et, en particulier, celui de tomber amoureux au premier regard. Lispeth, qui avait trouvé l'homme qu'elle adorait, ne voyait pas la nécessité de se taire sur son choix. Elle n'avait pas non plus l'intention de se faire mettre à la porte. Elle allait soigner cet Anglais jusqu'à ce qu'il fût assez bien portant pour l'épouser. Tel était son programme.

Après une quinzaine de fièvre légère et d'inflammation, l'Anglais recouvra de la suite dans ses idées. Il remercia le chapelain et sa femme, ainsi que Lispeth, — surtout Lispeth, — de leur bonté. Il voyageait dans l'Orient, dit-il, — on ne parlait jamais de « globe-trotters » à cette époque où la flotte de la P. & O. était encore jeune, — et il était venu de Dehra Dun pour herboriser et chasser les papillons sur les collines de Simla. Personne à Simla, de ce fait, ne savait quoique ce soit à son sujet. Il avait dû, croyait-il, tomber de la falaise, tandis qu'il s'efforçait de détacher une fougère sur un tronc d'arbre pourri, et ses coolies, après avoir volé ses bagages, s'étaient enfuis. Il pensait redescendre à Simla quand il serait un peu plus fort, et n'avait plus envie de se livrer à de nouvelles ascensions.

Il ne se hâta pourtant pas de partir, et reprenait lentement ses forces. Lispeth se refusa à recevoir les conseils du chapelain ou de sa femme. Cette dernière parla donc à l'Anglais et lui dit ce qu'il y avait dans le cœur de Lispeth. Il rit beaucoup et trouva que c'était très joli, très romanesque, mais, comme il était fiancé à une jeune fille en Angleterre, il se figurait qu'il ne pouvait rien en advenir. Certainement, il se conduirait avec discrétion. C'est ce qu'il fit. Pourtant il trouva très amusant de causer avec Lispeth, de se promener avec Lispeth, de lui dire de gentilles choses, de lui donner des noms caressants tout le temps qu'il demeura là, à reprendre ses forces avant son départ. Pour lui, tout cela ne signifiait rien, pour Lispeth, cela voulait tout dire. Elle fut très heureuse durant cette quinzaine, car elle avait trouvé un homme à aimer.

Sauvage de naissance, elle ne prenait nul soin de cacher ses sentiments, et cela amusait l'Anglais. Quand il partit, Lispeth l'accompagna en haut de la colline jusqu'à Narkanda, toute bouleversée et très malheureuse.

La femme du chapelain, qui était bonne chrétienne et qui détestait tout ce qui avait l'apparence du bruit ou du scandale, — et Lispeth échappait tout à fait à son influence, — avait prié l'Anglais de dire à Lispeth qu'il reviendrait l'épouser.

— Ce n'est qu'une enfant, voyez-vous, et au fond, je la crois païenne de cœur, disait la femme du chapelain.

Donc, tout le long de la montée, longue de douze milles, l'Anglais, le bras passé autour de la taille de Lispeth, assura la jeune fille qu'il reviendrait l'épouser. Lispeth lui fit plusieurs fois répéter sa promesse. Elle pleura, debout sur la crête de Narkanda, jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de vue sur le sentier de Muttiani.

Alors elle sécha ses larmes et revint à Kotgarh. Elle dit à la femme du chapelain :

— Il reviendra m'épouser. Il est allé trouver ses parents pour le leur annoncer.

La femme du chapelain la consola et lui dit :

— Il reviendra.

Au bout de deux mois, Lispeth devint impatiente et on lui dit que l'Anglais était allé au delà des mers, en Angleterre. Elle savait où était l'Angleterre, parce qu'elle avait lu de petites géographies élémentaires, mais naturellement, en vraie fille des Collines, elle n'avait aucune idée de ce qu'était la mer. Il y avait chez le chapelain un vieux jeu de puzzle représentant une mappemonde, avec lequel Lispeth avait joué quand elle n'était qu'une enfant. Elle le dénicha ; le soir, elle en assemblait les morceaux et pleurait tout bas en s'efforçant d'imaginer où était son Anglais. Comme elle n'avait aucune idée ni des distances, ni des bateaux à vapeur, ses notions étaient un tant soit peu erronées. Eussent-elles été exactes, d'ailleurs, cela n'eût pas fait la moindre différence, car l'Anglais n'avait pas l'intention de revenir épouser une fille des Collines. Il l'avait tout à fait oubliée, alors même qu'il chassait encore les papillons en Assam. Plus tard, il écrivit un livre sur l'Orient : le nom de Lispeth n'y est pas mentionné.

Au bout de trois mois, Lispeth se mit à faire tous les jours le pèlerinage de Narkanda pour voir si son Anglais venait le long de la route. Cela la réconfortait, et la femme du chapelain, la voyant gaie, pensa qu'elle avait surmonté « sa folie barbare et tout à fait indélicate ». Un peu plus tard, les promenades cessèrent de soutenir Lispeth qui devint de très méchante humeur. La femme du chapelain crut le moment favorable pour lui faire connaître le véritable état des choses — que l'Anglais ne lui avait promis son amour que pour la faire tenir tranquille — qu'il n'avait jamais eu d'intention sérieuse et qu'il était mal et inconvenant de la part de Lispeth de songer à épouser un Anglais, un homme d'une essence supérieure, qui, en outre, était fiancé à une jeune fille de sa race. Lispeth répliqua que tout cela était absolument impossible, parce qu'il lui avait dit qu'il l'aimait, et que la femme du chapelain lui avait, de ses propres lèvres, assuré que l'Anglais reviendrait.

— Comment avez-vous pu, lui et vous, ne pas dire la vérité ? interrogea Lispeth.

— Nous avons parlé ainsi pour vous calmer, mon enfant, dit la femme du chapelain.

— Alors vous m'avez menti, vous et lui ? conclut Lispeth.

La femme du chapelain baissa la tête et ne dit rien. Lispeth resta silencieuse un moment ; puis elle descendit dans la vallée et revint vêtue comme une fille des Collines, dans une robe horriblement sale, mais sans anneaux au nez ni aux oreilles. Elle avait tressé ses cheveux en une longue natte, liée au bout avec du fil noir, comme la portent les femmes des Collines.

— Je m'en retourne avec les miens, dit-elle. Vous avez tué Lispeth. Il ne reste plus que la fille de la vieille Jadéh, la fille d'un pahari et la servante de Tarka Devi. Vous autres, Anglais, vous êtes tous des menteurs !

Avant que la femme du chapelain n'eût reprit ses esprits, accablés par la nouvelle que Lispeth retournait aux dieux de sa mère, la jeune fille avait disparu. Elle ne revint jamais.

Elle se passionna pour ses compatriotes pouilleux, comme pour payer à ceux de sa race l'arriéré de l'existence qu'elle avait abandonnée, et, peu de temps après, elle épousa un bûcheron qui la battit, à la manière des paharis et sa beauté se fana bien vite.

— Il n'y a pas de loi qui puisse vous expliquer les caprices d'une païenne, dit la femme du chapelain, et je crois que Lispeth, au fond, a toujours été une infidèle.

Si l'on songe qu'elle avait été reçue dans le giron de l'Église d'Angleterre à l'âge très avancé de cinq semaines, ce jugement fait peu d'honneur à la femme du chapelain.

Lispeth était très vieille quand elle mourut. Elle possédait toujours parfaitement l'anglais, et, quand elle était assez ivre, on pouvait parfois l'amener à conter l'histoire de ses premières amours.

Alors, il était difficile de s'imaginer que cette créature ridée, aux yeux chassieux, qui ressemblait tant à un balai roussi, avait pu être « Lispeth, de la mission de Kotgarh ».




Notes.


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